LA MAUVAISE TETE

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Zig Homard
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Zig Homard »

Pigling-Bland a écrit : perso j'adore cet album parce que je le trouve fortement émotionnel. le reste m'est totalement égal. pour moi il n' a pas un type d'aventure de Spîrou sinon on refait 150 fois le même album.
On peut aussi dire que Christelle Pissavy-Yvernault considère cet album comme LE chef-d'oeuvre de la Série ("Franquin, Le Géant du rire", p.37); et elle doit s'y connaître...
C'est aussi -bien plus modestement- mon opinion...

Mêler l'humour et le rire à l'émotion la plus pure, comme ici, ben, c'est pas donné à tout le monde...

C'est même pour moi l'un des 2 ou 3 MEILLEURS albums de BD tout court (indépendamment des considérations purement "techniques", dessin ou autre; je me place seulement en lecteur λ, au niveau du ressenti, du perçu, pas de l'analyse).

Et, justement, Jalias, mais où vas-tu chercher tout ce que du dis ?... Rarement lu une telle qualité dans l'analyse, le détail, tout ce que je ne saurais jamais faire... (même, bien sûr, si je ne suis pas toujours d'accord avec le "résultat", au moins ilest impossible de dire que ce n'est pas argumenté !)
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Trichoco
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Trichoco »

Scrooge MacDuck a écrit :Recolorisations par Jannin qui me déplaisent, par le fait (vu que les ombres et les textures, ce n'est pas mon truc).
Il n'y a ni ombres ni textures, c'est fait à l'ancienne... Tu n'as pas dû les voir, ses recolorisations.
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Scrooge MacDuck
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Scrooge MacDuck »

J'avoue n'en avoir vu qu'une seule, "Vacances sans histoires". J'admet qu'on a fait pire, mais je me souviens du visage du "Monsieur-qui-traite-Fantasio-De-Saltimbanque": le texte mentionne qu'il était d'une couleur normale dans toutes les autres colorisations, mais que Franquin l'avait voulu rouge. Oui, d'accord. Mais le rouge de cette édition n'est pas un rouge en aplat, il y a une espèce de relief qui donne l'impression de bombé…

(difficile à décrire, comme je n'ai pas de scan de ladite page voici un exemple de colorisation dans une autre BD qui est dans le même cas: http://vignette2.wikia.nocookie.net/pic ... -prefix=fr ).

Eh bien, J'AIME PAS CA.

De plus, un hors-série de je ne sais plus quel magazine sur Franquin présentait un avant-après d'une case de Panade à Champignac. Mais voilà, je préfère l'avant (certains détails qui étaient bleus ont été recolorisés d'un brun plus réaliste, mais moin "joli" à mon goût).
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Zig Homard
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Zig Homard »

Scrooge MacDuck a écrit : un hors-série de je ne sais plus quel magazine sur Franquin présentait un avant-après d'une case de Panade à Champignac. Mais voilà, je préfère l'avant (certains détails qui étaient bleus ont été recolorisés d'un brun plus réaliste, mais moin "joli" à mon goût).
C'était dans la version "Presse" (couv. souple) du "Franquin" de Lire.
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Jalias
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Jalias »

Pigling-Bland a écrit :ouaih... tout ça est très balisé. mais perso j'adore cet album parce que je le trouve fortement émotionnel. le reste m'est totalement égal. pour moi il n' a pas un type d'aventure de Spîrou sinon on refait 150 fois le même album.
Heureusement qu'il y a des mauvaise tête et des machine qui rêve au milieu de nid des marsupilamis et de Gri-gri du Niokolo Koba... trop penser est aussi dommageable, la BD c'est aussi de la détente et trop calculer tue le calcul. Voilà mon avis !
Attention hein, mon post précédent comme tu l’as souligné n’a qu’un but pédagogique. Je ne dis pas que c’est ainsi que chacun DOIT noter les albums, c’était juste une petite démonstration pour expliquer pourquoi quand je lis la critique de Scrooge, je ne comprends pas la note associée. Du reste, je ne suis pas cette notation moi-même, même si je constate qu’au final, mes notes se retrouvent plutôt pas trop mal dans ce petit modèle.

On est tous d’accord pour dire qu’il est très sain pour la série que les albums proposent des choses différentes à chaque fois. Mais au même titre que certaines personnes se sont senties larguées en lisant Machine qui Rêve, il est possible de ne pas accrocher à la Mauvaise Tête.

[...] D’ailleurs, les thèses sur l’art ou sur la BD ça n’a jamais existé. Et le bouquin de Philipe Tomblaine sur Spirou (aux sources du S) non plus. Outre de prêter des intentions qu’il n’a pas à mon post précédent, l’accusation d’intellectualisme (comme quelque chose de fondamentalement négatif ?) me laisse et me laissera toujours invariablement froid. L’analyse poussée comme la critique passionnée ont toutes les deux leur place, et toutes les deux leurs intérêts et leurs limites. Et puis surtout globalement les gens font ce qu’ils veulent : si j’ai envie de noter les albums au quart du dixième de points c’est tout aussi pertinent que si je mets une note qui ne suit que mon instinct, à partir du moment où la note finale est compréhensible.

Et c’est là ce qui compte, je dis bien « compréhensible » et non « acceptée ». Bien entendu que je suis en désaccord avec la note de Scrooge (j’ai une note de 4.5 personnellement, autant dire qu’entre 4 et 5 mon cœur balance), mais je comprends comment vue son appréciation de l’album il arrive à une telle note. Et même si une note de 2 fait mal, vu qu’il n’a pas apprécié l’album personnellement, il n’y a aucune raison au monde pour qu’il mette 3 ou +, quand bien même l’album est de Franquin. Rappelons que les appréciations associées à 2 et 3 sont « bof sans plus » et « un album qui se lit agréablement ». Scrooge n’a manifestement pas lu l’album agréablement, donc bon la note s’impose d’elle-même…

[...] Je rappelle en outre que des 2 chez Franquin, on en a déjà eu (sur le Prisonnier du Bouddha par exemple). Et là personne n’a gueulé. Il faut dire aussi que souvent les gens mettent leur note dans le feutré, sans un post d’explications. Et est-ce qu’on peut vraiment le leur reprocher quand on lit les posts qui sont sortis après le commentaire de Scrooge ?

A l’inverse, Scrooge nous donne sa note et sa justification. Certes il avait mis une note trop basse au début, on le lui a assez reproché. Mais malgré tout, il est prêt à en discuter avec nous tous, et même à reconnaître certains torts et ajuster sa note. Ça n’est pas la démarche d’un égocentrique, juste de quelqu’un qui donne son avis.

Et n’allez pas me dire qu’un 2 sur le Prisonnier du Bouddha c’est pas comme un 2 sur la mauvaise tête hein. Parce que [...] on n’a pas la légitimité de juger Franquin. Tout comme on n’a pas celle de juger Fournier, Tome & Janry ou tous les autres. L’avis de Scrooge, le mien, celui de Pigling ou de n’importe qui d’autre ne vaut en soi rien. C’est la somme de nos notes qui a du sens.

Une note personnelle n’est qu’un avis, qu’une opinion tronquée de tel album. Mais l’idée qu’un album ou qu’un auteur soit inattaquable m’est tout simplement insupportable. A partir du moment où on nous offre la possibilité de nous exprimer sur ces albums, on DOIT nous donner la liberté de mettre n’importe quelle note à n’importe quel album. Au nom de quoi aurait-on le droit de défoncer du Morvan et Munuera mais pas du Franquin ? C’est insensé.

Si demain je me réveille et que je relis les Z et que je les trouve nuls… Bon déjà, il faudra que j’arrête la drogue. Mais surtout, je dois pouvoir m’exprimer et dire que j’ai trouvé ces albums nuls. Si on n’a pas le droit de critiquer un album sous prétexte qu’il est populaire ou que son auteur est encensé par la critique, autant qu’on bloque toutes les notes et qu’on rejoigne les coloristes toquards de Dupuis dans le Larzac !

[...] Tout ce que la note de Scrooge prouve, c’est qu’il peut arriver (d’un point de vue statistique 1 fois sur 20 ou encore moins que ça) qu’un lecteur n’apprécie pas la Mauvaise tête car c’est un policier peu drôle. Et c’est pas grave ! Sa note et son appréciation sont au contraire intéressantes pour de futurs lecteurs qui partageraient ses attentes.

Et puis, rien ne dit que Scrooge ne va pas changer d’avis plus tard au fil de ses relectures. Et le but du forum c’est aussi de discuter pour lui montrer ce qu’il n’a pas vu dans cet album et qui pourrait changer son point de vue. [...]
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Mr Coyote
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Mr Coyote »

Après concertation avec les deux autres administrateurs, j'ai modéré ce sujet tout en tentant de conserver les arguments des uns des autres et en en éliminant les écarts. Il est toujours préférable de rester sur des échanges cordiaux. Bon week-end à tous.
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Jalias
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Jalias »

Bonjour à tous. Avant toutes choses, je tiens à m'excuser de ma dernière intervention sur ce fil de discussion, qui n'a fait qu'augmenter les tensions. Avec mon ton, j'ai participé au climat agressif que je souhaitais dénoncer (et outre d'être nocif, c'est idiot, les arguments auraient été bien mieux compris sans). Bien entendu, je reconnais l'énorme travail de l'équipe de modération, et n'ait aucune prétention de "leur apprendre leur métier", je voulais juste pointer du doigt un problème qui m'apparaissait grave.

Pour "m'excuser", et afin de faire de ces événements négatifs quelque chose de positif, j'ai pris un peu (bon beaucoup) de temps pour réfléchir, et travailler à l'étude de cette fameuse Mauvaise Tête qui a tant divisé. C'est une longue analyse, que je découpe donc en deux parties. En voici la première. J'espère qu'elle vous plaira à tous, et je la "dédie" si je puis dire à Pigling-Bland et Scrooge McDuck vu que vous avez indirectement participé à ma réflexion sur cet album. Je mettrais la deuxième partie en ligne d'ici une semaine, le temps de voir vos commentaires et vos réactions :spirou:
La mauvaise tête

Partie 1 : des sentiments contradictoires

La mauvaise tête est un album étrange, qui suscite deux sentiments contradictoires : la bonne humeur toute Spiroutienne d'un côté, et une méfiance croissante faite de faux semblants de l'autre. Ces deux axes du récit se rencontrent, s'entrelacent mais se contredisent également dans un ensemble qui peut apparaître tant harmonieux que dissonant.

Une couverture qui bat le chaud et le froid

Ce conflit entre l'aspect humoristique et léger de la série Spirou avec l'ambiance policière plus oppressante se dessine très bien dès la couverture, qui si elle ne plaira pas à tout le monde et présente un aspect « grotesque » (je reviendrai dessus), présente une composition toute à fait remarquable. Au centre, dans une organisation tout à fait solaire, se trouve la tête de Fantasio qui comme son nom l'indique est l'élément le plus fantaisiste de la série. Cette tête présente un visage aimable, souriant même qui induit des sentiments de bien être et de bonne humeur. La dimension solaire du personnage est renforcée par la couleur jaune très prononcée des cheveux de Fantasio, ses célèbres épis qui rappellent les rayons de l'astre, et le ciel bleu azur qui l'entoure.

Mais tout le reste de la couverture, les éléments « gravitants » autour de cette figure centrale, vont contredire les sentiments de fausse sécurité que procure l'astre Fantasio. Le premier est l'état de la villa au tennis qui sert de repère au sculpteur en début d'album. Délabrée, à l'abandon, elle ramène un sentiment de malaise et de danger. L'idée de danger induit la peur et la méfiance. La peur est symbolisée par un Spirou en plein désarroi, ridiculement petit par rapport à cette tête immense (ça aussi c'est un élément symbolique sur lequel je reviendrai en seconde partie). Danger et peur amènent indéniablement à a notion de méfiance ; appuyée bien sûre par le titre, et par l'utilisation du rouge pour le mot « mauvaise ».

Il y a donc un décalage totale entre la tête en elle-même, solaire, tout à fait positive, associée au « bien » ; et son environnement qui appelle à la méfiance, et à la notion de « mal ».

C'est donc une couverture très intelligente à laquelle on a droit car rapidement, elle donne toutes les clefs au lecteur pour comprendre le récit à suivre. Ces clefs sont les suivantes :
- Fantasio sera une figure centrale du récit. Il fera l'objet de toutes les attentions
- sa figure positive y est fortement remise en cause, et fera l'objet de questionnement de l'ensemble des personnages, y compris Spirou
- plus largement, l'aspect légèrement fantaisiste de la série sera très fortement mis à mal
- les faux-semblants sont de rigueur, et discerner bien du mal, vrai du faux, ne sera pas simple
- les notions d'individu et d'identité seront des symboliques fortes qui seront développées dans le récit

Il est assez évident – rétrospectivement – que Franquin ne se moque pas de nous. La couverture annonce bien la couleur de l'album, il n'y a pas tromperie sur la marchandise. En parlant de couleur, ceci va me permettre de faire une jolie transition avec mon deuxième point.

Entre pluie et beau temps

Pour soutenir ces sentiments contradictoires, Franquin va utiliser le discours bien entendu, mais aussi prendre en compte la particularité de son format et jouer de son coup de crayon. Notamment, l'auteur va pouvoir étaler son récit dans le temps, et jouer sur l'alternance jour/nuit non seulement comme d'un outil narratif mais également thématique, le temps qu'il fait nous renseignant également sur l'état d'esprit général de la scène.

Ainsi, on distingue trois « phases jours » : de la planche 1 à la planche 4 pour une première introduction, puis de la deuxième partie de la planche 11 au tout début de la planche 35 pour le cœur du récit. Enfin à partir de la planche 44 et jusqu'à la fin, pour la conclusion qui rétablit enfin « l'innocence » de la fantaisie et la bonne humeur comme vertus cardinales de la série. Ces trois phases sont majoritairement associées à l'humour et la légèreté avec des scènes-clefs que sont la partie de jokari, la course à vélo et la course-poursuite la plus improbable de l'univers BD (cela dit, la course avion contre vélo d'Alerte aux Zorkons est aussi un grand moment d'absurde). Néanmoins, elles sont entrecoupées de deux « phases nuits » (respectivement fin de la planche 4 à la 11 et planche 35 à la 44 donc) qui vont elles plus se focaliser sur l'aspect policier/mystérieux du récit. Cette dichotomie du temps se reflète très bien dans le premier cycle journalier (de la planche 1 à la 11), qui en un cycle jour/nuit présente deux introductions. L'introduction « jour » se veut « légère », tournant majoritairement autour de la partie de jokari, et n'égrenant qu'au compte-goutte certains éléments qui serviront à l'intrigue (le vol des photos et la villa au tennis). Dans cette partie, ce sont surtout les enjeux thématiques qui sont traités : la mauvaise humeur de Fantasio et une forme amusée et bénigne de conflit entre Spirou et Fantasio. Il faut attendre la seconde introduction, l'introduction « nuit » pour connaître les vrais enjeux de l'histoire avec les deux vols effectués par « Fantasio ». Il faut avouer que cette partie n'est pas très drôle, et c'est tout à fait logique car ce n'est pas son but. Son but, comme l'indique la colorisation, est de révéler l'intrigue d'un côté, mais surtout d'inquiéter et Spirou et le lecteur. La révélation apparaît bien sûr grâce à la scène de la télévision, excellente idée narrative : la révélation (Fantasio est un voleur), s'impose à Spirou et au monde, il n'y a aucun moyen d'y échapper ou de ne pas y croire. Pour TOUT LE MONDE, Fantasio est un voleur ! Cette révélation est bien sûr ce qui va bouleverser tous les fondements de la série, et notamment son héros, terrifié et seul dans le noir. La nuit et le noir renvoie à l'idée d'inquiétude déjà amenée par la couverture, mais également à la perte de repère et aux faux-semblants. On a donc déjà un indice visuel, avant toutes les théories proposées par Franquin, que les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. C'est bien connu, la nuit, tous les chats sont gris... (j'ai encore beaucoup à dire sur cette introduction, et notamment les deux scènes clefs que sont le jokari d'un côté et la scène de la télévision, mais ça sera pour la seconde partie).

Mais attention, ne me faites pas dire que ces phases jours/nuits sont complètement cloisonnées entre-elles, avec d'un côté l'aspect « humour », de l'autre l'aspect « mystère ». Déjà, le travail sur les transitions est très important, et amène une jolie continuité et logique à ces alternances. Mais surtout, et c'est un point très important, je trouve la colorisation de l'album juste formidable. Et je parle bien de la colorisation fournie dans l'album en version classique, ainsi que celle des intégrales (qui sont plus du fait de l'éditeur que de Franquin apparemment). Je persiste à dire qu'une mauvaise colorisation, qu'elle soit ou non du fait de l'auteur de la BD, doit être signalée. Mais il me semble qu'ici, Dupuis a fait un très bon travail, notamment sur les bleus. Ainsi, dans la mauvaise tête, la couleur dominante est bien le bleu. De nombreux passages nous montrent le ciel (bleu quel que soit le moment de la journée), de nombreux intérieurs sont bleus (le musée, la villa au tennis etc)... Le monde est bleu. Seul élément non bleu, notre Spirou qui avec son rouge vif, apparaît bien à part et isolé dans cet univers (et ça, c'est complètement volontaire!). En jouant sur les tons de bleus, c'est l'ambiance de la scène qui change radicalement. Ainsi, lors du vol du musée, les gardes poursuivent « Fantasio » dans une salle égyptienne aux murs bleus ciel, indice visuel très malin pour signaler que la nuit va laisser la place au jour et permettre d'amorcer doucement la transition (et effectivement, le jour revient trois cases plus loin). A l'inverse, dans la maison de Fantasio où font irruption les enquêteurs ou lorsque Spirou s'aventure dans la villa au tennis, la colorisation se fait plus sombre, pour rappeler habilement que le mystère reprend le dessus. Bien entendu, le gros morceau de ce travail de couleurs réside dans la course-poursuite entre Spirou et Zantafio qui démarre de jour, se poursuit au soleil couchant, pour se finir dans une nuit sans étoile. Le bleu se fonce se fonce, jusqu'à se transformer en noir profond. Bien entendu, on me dira à raison que le bleu n'est pas la seule couleur utilisée dans l'album, il y a notamment aussi un grand travail sur les tons taupes/marrons, mais le bleu, dans toutes ses variations (de l'azur au noir en passant par le bleu-gris), reste la couleur dominante.

Enfin, dans ce jeu d'ambiance, il n'est pas anodin que l'intrigue prenne place en été. Bien entendu, c'est tout à fait nécessaire d'un point de vue narratif pour la seconde partie du récit, qui prend place en plein milieu du tour du Sud (ou devrais-je dire le tour de France?), mais aussi car c'est la saison qui reflète le mieux l'état d'esprit des personnages, et qui les influence de la façon souhaitée pour le récit. Ainsi, tout comme la chaleur peut laisser très rapidement la place à l'orage, la bonne humeur n'est qu'apparente et peut laisser place au conflit. La chaleur « peut rapidement taper sur le système » de nos héros, à l'image de Fantasio qui se met en rage pour la disparition de trois photos. Si l'hiver renvoie aux sentiments camouflés, atténués, l'été à l'inverse est la saison des passions exacerbées. Il n'est donc pas étonnant de voir nos héros plus facilement à cran que de coutume. La mise en image de l'été, de la chaleur et de la foule a donc beaucoup préoccupé Franquin, et cela se ressent notamment dans toute la partie à Midiville, avec cette foule impressionnante et ces cases très chargées (dois-je rappeler qu'elles n'en perdent en rien en lisibilité?).

La mise en scène est donc très inspirée, en vrac et de façon non exhaustive : la découverte du vol du masque de Néfersisit par le truchement de la télévision (le lecteur plonge littéralement dans l'univers montré par la télévision, superbe idée de transition), toute la course cycliste d'un dynamisme fascinant avec un réel jeu sur le mouvement et les angles de vue (plongées, contre plongée, plan larges, resserrés etc), la révélation de l'identité du méchant dans une mise en scène théâtrale très réussie, l'astuce du ballon pour stimuler les souvenirs de Spirou (le ballon orange et la tête de Fantasio gonflable sont effectivement très ressemblants!)...

Pour conclure cette partie consacrée à l'influence jour/nuit sur l'intrigue et les personnages, avez-vous remarqué que lorsque Spirou, désemparé, imagine toutes les hypothèses permettant d'expliquer le comportement de Fantasio en planche 13, les murs autour de lui sont bleus nuit. Mais quand, rassuré et souriant, il explique à Fantasio en planche 20 l'astuce de la tête de latex, le ciel est d'un bleu très clair ? On respire mieux tout de suite !

La fantaisie mise en danger

On voit donc que grâce notamment au dessin et à la colorisation, Franquin fait cohabiter deux univers, deux émotions différentes au sein de son histoire. Mais quelles sont ces émotions, et quel est l'effet de cette cohabitation sur elles ?

D'un côté, on a donc la bonne humeur si chère à Spirou, et force est de constater que celle-ci est bien mise à mal ici. Ainsi, à l'instar de Fantasio qui en est l'avatar, l'humour est ici ronchon et colérique. La partie de jokari par exemple repose sur une forme d'humour « cruel », fait d'engueulades et de coups et blessures. C'est drôle certes, mais on est un peu plus loin de la bienveillance qui caractérise habituellement la série. De même, la course à vélo et ses péripéties incroyables reposent tout de même essentiellement sur le danger (Fantasio a bien frôlé la mort dix fois en deux pages!). On rit donc essentiellement aux dépends des personnages dans la mauvaise tête, là où dans d'autres histoires on rit aussi avec les personnages.

L'attrait principal de l'album est plutôt à chercher dans son mystère, présenté sous la forme d'une intrigue policière. Le choix de l'enquête policière n'est pas anodin non plus. C'est un genre assez codifié, et souvent peu drôle. Le « polar » demande une certaine rigueur et une ambiance pour pleinement fonctionner. L'humour oblige des pauses dans le récit qui ne sont pas forcément compatibles avec l'avancée de l'enquête ; ou risque de dédramatiser une intrigue qui justement à besoin d'un peu de « drame » pour convaincre. Ainsi, l'histoire démarre sur un élément dramatique, un mystère impossible, et ne laissera l'humour reprendre ses droits que lorsque ce mystère sera complètement résolu et la vérité rétablie. Bien entendu, il aurait aussi été possible d'avoir une enquête policière pleine d'humour, mais ce n'est pas le but que recherche Franquin.

En effet, l'humour est moins présent que dans d'autres albums, c'est indéniable. Tout comme Fantasio est d'abord pris pour un voleur (symbolique de l'humour « perverti », plus « cruel » de l'album), puis poursuivi par la police (l'humour menacé) et enfin arrêté (la victoire (temporaire) du tragique sur le comique), le mystère prend le pas sur l'humour et s'impose dans l'album. Ainsi, le prémisse même, Fantasio soupçonné d'être un voleur, impose la mise au premier plan du mystère aux détriments de l'humour. Il serait donc complètement illusoire de croire que les deux axes de l'album soient présents dans les mêmes proportions. L'album nous parle bien de la mise en danger de la fantaisie dans l'univers Spirou.

Alors, est-ce une mauvaise chose ? Pas du tout. Rappelons une bonne foi pour toute que Spirou n'est PAS une série humoristique. Enfin, pas seulement. Ce qui caractérise la série « Spirou et Fantasio », à l'instar de son duo, c'est le mélange entre aventures et fantaisie. Du coup, il est tout à fait acceptable, et même très sain, que les différents albums présentent différentes atmosphères, différentes couleurs. Franquin cherche à varier les ambiances, et c'est grâce à cet état d'esprit que la série a pu perdurer aussi longtemps. Pour une mauvaise tête à l'ambiance électrique, il y a un Nid des Marsupilamis et sa joyeuse fantaisie. Pour une aventure marine dans le repaire de la Murène, il y a la Corne du Rhinocéros et sa savane africaine. Qui plus est, si l'humour est moins présent que de coutume, l'aventure se mêle tout à fait bien à l'ambiance policière, comme le montre toute la seconde partie de nuit, où Spirou se confronte au fauteur de trouble Zantafio.

En outre, si l'album cherche à museler la fantaisie propre à Spirou comme les policiers souhaitent arrêter Fantasio, celle-ci va se débattre et résister de la plus belle des manières, jusqu'à revenir en force dans le dernier tiers de l'album.

Une tête qui ne me revient pas.

Ainsi, Franquin fait osciller son intrigue entre deux facettes, deux pôles : le mystère et la gravité d'un côté, l'humour et la légèreté de l'autre. Tel un pendule, on passe d'une émotion à l'autre. Néanmoins, l'élément central qui permet de faire tenir ce numéro d'équilibriste est aussi probablement le plus problématique. En effet, après des débuts placés sous le signe policier, très sérieux avec un mystère très bien posé, l'astuce de la tête de latex fait basculer l'intrigue dans un absurde bon enfant. La question est : l'équilibre est-il ainsi trouvé ?

Il n'y a bien sûr pas de réponse générale, seulement une collection d'avis particuliers. A titre personnel, depuis tout petit, je n'arrive pas à adhérer complètement à cet album. Et ce, justement à cause de la tête de latex. J'ai toujours trouvé le mystère très bien trouvé, l'intrigue très engageante et prenante, mais sa résolution (à mi album, le reste s'apparentant plus à une mission de sauvetage de l'humour), ne m'avait pas convaincu pleinement étant enfant. En effet, il m'apparaissait tout à fait invraisemblable que des gens (et a fortiori Spirou), puissent confondre une tête de latex avec un vrai visage humain. Ça rejoint la notion de propension à l'incrédulité dont j'ai déjà parlé dans Mais qui arrêtera Cyanure ? Le coup de la tête de latex m'apparaissait être une résolution absolument pas crédible pour deux sous, et les événements qui s'ensuivent m'ennuyaient car je ne croyais pas pleinement à ce que je lisais. Ainsi, contrairement à Scrooge qui par exemple peut ne pas apprécier la mauvaise tête car c'est une aventure peu drôle, c'est au contraire son aspect le plus fantaisiste qui me dérangeait, car ça m'apparaissait totalement hors-sujet. Je trouvais qu'on sacrifiait la dimension mystérieuse de l'album au nom d'un sacro-saint humour qui n'avait rien à faire là.

Dans les deux cas de figure, l'impression laissée est que le mystère et l'humour rentrent ainsi en collision, s'annulant l'un l'autre, ce qui peut conduire à l'impression d'un album à la voix dissonante qui tiré entre deux enjeux contradictoires, ne parvient pas à les lier en un tout cohérent. De ce point de vue là, l'album est du reste très bien nommé.

Comme quoi parfois quand on est jeune on est très bête...

De l'importance du format

Très bête même car il ne faut pas oublier que la Mauvaise Tête est une BD. Bon, c'est peut être un détail pour vous, mais pour moi (et pour France Gall) ça veut dire beaucoup. Car au final, ce qui fait que cette histoire marche, c'est bien évidemment le format.

Car si techniquement confondre du latex et de la chair, un visage figé et un visage en mouvement, est bien difficile, c'est tout de même bien plus simple dans une BD. Les deux têtes se ressemblent tout de même diablement, et le format joue même sur l'aspect « figé » du masque de latex. En effet, la BD étant construite par cases (j'espère que je ne vous apprends rien XD), afin d'introduire de la vie et du « vrai » dans cet univers, le dessinateur fait souvent changer l'expression de son personnage entre deux cases, et utilise des traits particuliers pour indiquer le mouvement. Ici, il est facile de détourner ces astuces de dessin afin au contraire d'accentuer l'aspect peu naturel de ce visage qui n'en est pas vraiment un. Regard figé et expression identique sur l'ensemble des cases sont suffisants pour induire la notion de fausseté de ce masque, tout en proposant une ressemblance frappante avec le vrai visage de Fantasio, que ce soit dans ses formes (le dessin) et dans sa « consistance » (la colorisation).

La même histoire n'aurait simplement pas pu fonctionner (ou difficilement) sur un autre format. En livre, elle aurait demandé au lecteur une propension à la crédulité phénoménale pour croire à cette idée de tête de latex sans aucune mise en image pour l'appuyer. En film, soit le masque aurait été bien trop grossier pour être crédible, soit on parlerait de prothèses de comédien, et on change l'intrigue drastiquement. Et en dessin animé, toutes les astuces qui fonctionnent si bien dans la BD sonneraient faux (notamment l'absence d'expression du masque serait un vrai problème). Non, Franquin fait montre encore une fois d'intelligence car il (re)connait son format et propose une histoire qui a du sens pour ce format. Et réaliser ça, ça m'a fait regarder la Mauvaise Tête sous un nouveau jour.

En effet, si l'astuce de la tête de latex peut fonctionner dans une BD, elle fonctionne effectivement dans Spirou. Je l'ai dit, Spirou et Fantasio c'est le mariage entre aventure et fantaisie. Et l'enjeu thématique de l'album c'est la question de la mise en danger de la fantaisie dans Spirou. Et bien, la tête de latex, c'est la réponse à cette question : alors qu'on cherche à amenuiser l'aspect fantasque de la série, à renforcer son sérieux et son mystère, celui-ci résiste, rue dans les brancards et impose cette tête de latex qui va permettre de multiplier les situations absurdes, voire grotesques (la course-poursuite pour un bout de latex ! Le Fantasio-ballon ! La seconde course-poursuite voiture contre ballon volant !) Au lieu d'une résolution décevante, la tête de latex est la seule résolution possible pour l'intrigue posée qui respecte « l'esprit Spirou » fait de mystère gentiment improbable !

C'est en comprenant ça que l'équilibre entre policier et fantaisie se fait enfin dans l'album. La Mauvaise Tête n'est PLUS un policier peu drôle qui cherche à étouffer l'humour et la fantaisie de la série, elle n'est PLUS non plus une intrigue prometteuse qui bascule inopinément dans le burlesque et sacrifie un prémisse séduisant ; mais bien une histoire qui alterne élégamment sérieux et légèreté, tragique et comique dans un tout cohérent aux multiples rebondissements. C'est ce qui fait passer cet album d'une cacophonie dissonante à un ensemble harmonieux. On y devient plus sensible à tous ces petits éléments qui avaient l'air de manquer : l'aspect policier bénéficie d'une intrigue solide, avec des indices placés subtilement dans la première partie de l'album, des fausses pistes intelligentes mais qui ne s'éternisent pas outre mesure, une résolution qui prend en compte l'univers de la série et permet de relancer l'intrigue pour une seconde partie aventureuse et gentiment improbable. Quant à l'humour, celui-ci participe aux thèmes de l'album, les tribulations de Fantasio sont l'ancre émotionnel de l'album. On est plus sensible aussi à toutes ces marques d'humour discret de l'album, qui s'il ne feront pas plier en deux le lecteurs, ramèneront par petite touche la bonne humeur jusqu'à sa réhabilitation finale en fin d'album. Ainsi, l'astuce du déguisement bouteille fera au moins sourire (et est excellemment trouvé pour un album dont le thème central est l'identité et l'apparence), les réflexions de Fantasio (« désolé de t'avoir frappé avec mon nez ! » ou encore le prémonitoire « enfin le sommet, je vais pouvoir me laisser descendre », sans oublier le formidable « Je lègue tout ce que je possède à mon ami Spirou ») ont un très bon à-propos tout en donnant du cœur à cet univers. On citera également les accès de colère de Fantasio décidément très en forme (qui systématiquement se met en colère contre de mauvaises personnes, le policier puis le poseur d'affiche, ce qui lui vaudra des problèmes) qui sont d'autant plus drôles qu'ils sont tout à fait compréhensibles vu ce qu'il arrive au personnage. Et puis bien sûr, comme souvent avec Franquin, il y a l'humour visuel (le détournement des publicité au tour du Sud, Spirou poursuivant un ballon-tête-de-Fantasio) qui amuseront tout de même le lecteur. Au final, l'album est bien plus drôle que ce qu'on croit au premier abord. C'est un humour discret mais qui a un charme fou.

En conclusion de cette première partie, la Mauvaise Tête n'est pas un album « facile ». Il demande un investissement du lecteur pour entrevoir toute sa richesse. Ce qui peut apparaître comme un album bancal présente en fait une cohérence et une richesse qui forcent l'admiration. On peut passer à côté, mais je conseille absolument à tous ceux qui n'y ont pas retrouvé leur compte de le relire d'un œil neuf, l'album mérite bien ça. Et le lecteur mérite également de ne pas passer à côté d'un album aussi dense, qui pose tant de questions sur « l'identité Spirou » !

(à suivre)
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Phileas
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Phileas »

Un 5.

Souvent considéré comme un des meilleurs albums de la série, je ne peux que me rallier à la majorité , tant il est réussi dans son genre. Et pourtant, j'apprécie rarement les histoires strictement policières (du genre Gil Jourdan) à qui je reproche souvent le manque de fantaisie et d'invention que l'on retrouve dans des albums aux influences plus science-fictionnesque ou fantastiques. Le policier rime souvent chez moi avec procédure et ennui.
Mais s'il n'est question ici ni d'une énième invention loufoque du Comte, ni d'animaux exotiques, ni d'aventure au bout du monde, Franquin parvient à rendre son histoire prenante, entre chasse à l'homme et usurpation d'identité, que j'en oublie mes a priori. L'album surprend aussi par sa relative gravité, les émotions qu'il véhicule et un humour quasi absent.
L'album réussit même à rendre attractif un sport (la course cycliste) qui m'indiffère habituellement, tant sa représentation/mise en scène par le génie graphique de Franquin la rend intéressante.
Bref, un album qui m'a pris par surprise... pour mon plus grand plaisir.
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Jalias
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par Jalias »

Après les attentats de novembre dernier, j'ai été comme tout le monde très morose, et je ne me suis même pas rendu compte que je n'ai jamais publié la seconde partie de ma critique, qui est plus une analyse des symboliques de l'album. Maintenant, d'autres attentats ont eu lieu, et me revoilà, peut être pour me rappeler qu'on est toujours vivant?

Partie 2 : Un héros en quête d’identité

J’ai souvent parlé dans la première partie (ainsi que dans d’autres dossiers) des enjeux narratifs et des enjeux thématiques d’une histoire. Il est temps pour moi d’expliciter ces deux notions.

Pourquoi raconter une histoire ?

Les enjeux narratifs sont pour moi tout ce qui concerne l’histoire au premier degré. Ils répondent à la question : qu’est-ce que l’histoire raconte ?
A l’inverse, les enjeux thématiques viennent lorsqu’on va au-delà de l’histoire en tant que telle. Ils sont plus associés aux questions : à travers l’histoire, de quoi l’auteur veut parler ? Pourquoi raconte-il/elle cette histoire ?

Pour prendre un exemple concret et connu de tous, prenons la saga Harry Potter. Narrativement, c’est l’histoire d’un jeune sorcier qui découvre ses pouvoirs, va dans une école pour les maitriser et doit se battre contre le pire sorcier de l’histoire. Thématiquement, c’est l’histoire d’un garçon qui entre progressivement dans l’âge adulte, se découvre lui-même et doit lutter contre ses propres démons. Thématiquement, la magie n’est qu’un artifice « cosmétique » pour J.K. Rowling pour parler de la période complexe de l’adolescence, et Voldemort n’est qu’une représentation symbolique de toutes les peurs d’un enfant face à la complexité du monde des adultes.

Parfois, enjeux narratifs et thématiques sont très proches (comme dans Harry Potter finalement, où la symbolique est évidente), voire confondus. Dans d’autres, ils sont au contraire très différents et imposent à la personne qui découvre l’histoire une vraie réflexion sur ce qu’on lui raconte. Un cas d’école, à l’écriture très élégante pour moi, est le film Gravity. Attention, si vous ne l’avez pas vu, je vais méchamment tout vous dévoiler ; si vous voulez garder la surprise, passez directement au paragraphe suivant. Alors, Gravity de quoi ça parle ? ça parle d’une astronaute, Ryan Stone, qui suite à une pluie de météorites se retrouve seule en orbite autour de notre planète, à la dérive, et va chercher par tous les moyens à revenir sur Terre. Elle sera aidée pendant un bref moment par un autre astronaute, Matt Kowalski, et aura quelques brefs contacts avec un radioamateur chinois. Après beaucoup d’efforts et être passées par différentes étapes (la peur tétanisante, le désarroi, le désespoir puis la volonté de survivre), elle atterrira saine et sauve sur une ile. C’est une histoire assez simple donc. Mais en fait, vraiment, Gravity de quoi ça parle ? Et bien, ça parle du deuil. Au début du film, Ryan nous explique avoir perdu sa fille, et il est assez évident par son ton et son comportement qu’elle n’a pas du tout fait le deuil de celle-ci. Et bien le film va visuellement lui faire passer par toutes les étapes du deuil, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre de nouveau à la vie. Un exemple, au début du film, Ryan explique que peu après avoir perdu sa fille, elle partait la nuit en voiture et faisait des heures de trajet, sans but, à la dérive. Tout de suite après, la pluie de météorites (symbole de l’événement bouleversant qu’est la mort d’un être cher - et de fait, plein d’astronautes meurent à ce moment) arrive, et Ryan se retrouve à dériver dans l’espace, tournant indéfiniment sur elle-même, sans but, à la dérive. Elle sera momentanément sauvée par Matt car lors d’un tel événement on a toujours besoin d’être soutenu par quelqu’un d’autre, mais celui-ci disparait car le deuil nous isole et il faut que consciemment, la personne en deuil face le choix de vivre, ce que Ryan fera vers la moitié du film. Il y aurait beaucoup de chose à dire (notamment sur le fait que le radioamateur ne parle pas la même langue que Ryan), mais j’espère que vous avez compris l’idée.

Et là, vous vous dîtes, il est mignon avec son Gravity mais quel est le rapport avec Spirou ? C’est bien simple, toute bonne histoire va avoir à répondre ET à des enjeux narratifs ET à des enjeux thématiques. Une histoire sans le moindre enjeu thématique n’a absolument rien à dire, et de fait, ne mérite pas d’être racontée. Et s’il y a quelqu’un qui sait comment raconter des histoires, c’est bien Franquin ! Donc, l’auteur a fait un travail énorme – conscient ou inconscient je ne saurais dire – pour réellement raconter quelque chose.

Raconter quelque chose certes, mais raconter quoi ? Pour répondre à cette question, je vais m’attarder sur les différentes symboliques soulevées par l’album. La symbolique permet, au travers de clefs communes à l’auteur et aux lecteurs, de faire le lien entre la narration et les thèmes abordés.

Bas les masques !

Encore une fois, l’élément central du récit, le masque de latex, est la clef qui permet de comprendre quels sont les véritables enjeux de cet album. Durant la première partie de l’aventure, avant que l’astuce de la tête de latex ne soit dévoilée, l’image de Fantasio est fortement écornée auprès des policiers, du monde autour, ainsi qu’auprès de Spirou et du lecteur. Si, bien vite, Spirou, et le lecteur avec lui, va chercher une explication qui permettra d’innocenter Fantasio, il n’empêche que l’histoire nous impose des questionnements sur Fantasio. Avant même le vol du masque de Nefersisit, c’est son comportement qui nous intrigue (colérique, soupçonneux, qui « ment » sur son emploi du temps). L’album questionne nos croyances, que sait-on finalement de Fantasio ? Plus généralement, l’album nous met dans la peau de Spirou, et nous impose d’avoir un regard sans concession envers le monde qui nous entoure. Car les autres, consciemment ou non, volontairement ou non, ne nous présentent qu’un masque, une certaine facette de leur personnalité.

L’ idée du visage comme masque, comme façade, est complètement récurrente dans l’album (les photos volées, l’avis de recherche, la découverte du visage de Zantafio, le visage d’un chinois sous la tête de latex…). Outre la tête de latex, le masque de Nefersisit joue aussi les signaux d’alarme. Les masques mortuaires présentent des versions idéalisées des individus. Le masque de Nefersisit est donc un indice malin visuel de la résolution à venir, mais il traduit aussi visuellement les interrogations de Spirou sur son ami. Il faut noter que la récurrence des masques (celui de Nefersisit et la tête de latex) n’est pas un doublon. Les deux objets traduisent des idées similaires, mais avec des nuances. La tête de latex et son sourire figé indique que ce que nous montre les autres n’est pas forcément ce qu’ils pensent ; là où le masque de Nefersisit, car il est d’or donc impossible à confondre avec un vrai visage, traduit plus l’idéalisation que l’on se fait des autres et notamment des gens qu’on aime. En gros, si on (Spirou) se pose des questions sur les gens qu’on aime (Fantasio) c’est d’une part parce que ces gens ne nous dévoilent pas tout, voire nous mentent sciemment, et d’autres part car on se construit une version idéalisée de ceux-ci (on refuse de voir leurs défauts par exemple).

Ainsi donc, tout le propos de l’introduction va être pour Spirou de mieux connaître son compère de toujours. Dans la première introduction, « l’introduction jour » et sa partie de jokari, Spirou se retrouve à devoir gérer une des facettes les moins agréables de son meilleur ami, son aspect colérique et ronchon. Tout ceci amène à un conflit larvé entre les deux personnages, aussi inéluctable que tout ce que fait Spirou semble agacer son compagnon. Si à la dernière case de la planche 4, Spirou va chercher à minimiser la dispute, la deuxième introduction, « l’introduction nuit » l’oblige à sortir la tête du sable et réellement s’interroger sur son ami. Le vol du masque l’oblige à complètement casser l’image idéalisée qu’il a de Fantasio comme un compagnon jovial et bon vivant. Une première interrogation a lieu quand il accuse Fantasio de mentir après le premier vol à la bijouterie. Mais le vrai coup est bien sûr le vol du masque à la télévision. Un évènement tellement irrationnel que Spirou s’exclame alors : « Fantasio est devenu fou ! » Face à l’inconcevable, Spirou va chercher toutes les explications possibles, même les plus farfelues, pour essayer de réconcilier les évènements récents avec ce qu’il sait de son ami. Il imaginera donc Fantasio complètement fou ou encore somnambule, tout pourvu qu’il ne soit pas un voleur.

La découverte de la tête de latex amène à la conclusion naturelle de ces questionnements, qui est de ne pas s’attarder aux apparences. Ce qui fait la personnalité d’un individu va plus loin que juste quelques photos volées ou une tête en plâtre. Spirou sait qui est vraiment Fantasio, et c’est pour ça qu’il a pu voir au-delà du mensonge.

Le masque comme protection

Néanmoins, ce n’est pas pour autant que le symbole du masque disparait de l’aventure. Si la tête de latex pose des questions sur ce que l’on sait d’un individu, la suite de l’aventure fera la part belle aux déguisements comme outil de dissimulation et de protection, pour des enjeux plus ou moins malhonnêtes.

Ainsi, on a d’un côté Fantasio, qui en route pour Midiville se cachera d’abord sous un béret, puis arrivé dans la ville dans un costume de bouteille publicitaire pour échapper à la police, avant de se « déguiser » en coureur cycliste pour un rôle qu’il prendra très à cœur ! Ici, le déguisement est associé à une image plus positive des questionnements identitaires. Fantasio n’a pas d’autres choix que d’endosser un rôle, une image qui n’est pas la sienne pour se protéger du monde extérieur. Le personnage personnifie ici ce qu’on fait tous au quotidien, c’est-à-dire renvoyer une certaine image de nous au monde, non pas pour le manipuler mais juste pour y avoir une place. On notera que si la police est flouée par ces subterfuges, Spirou lui sait où et qui est vraiment Fantasio. Pour continuer la symbolique, si on se permet de ne montrer qu’une facette de nos personnalités au monde, l’auteur nous indique qu’on est vrai pour les personnes qui nous sont les plus proches.

A ce niveau-là, une scène très drôle est très intéressante est le départ de Fantasio pour Midiville. La tête vissée sous son béret, Fantasio ne voit pas le poseur d’affiches, avec qui il a une altercation. Celui-ci, quelques secondes plus tard, reconnait bien sûr Fantasio lorsqu’il colle l’avis de recherche sur le mur de la gare. Cette petite scénette, très amusante, indique également qu’en tant qu’individu, toutes nos interactions sont importantes, même si c’est avec des personnes qu’on ne connait pas et qu’on ne recroisera jamais. Elle indique également que, malgré tous les masques et les déguisements, il est impossible de cacher totalement qui on est.

Un autre personnage utilise la dissimulation dans un but beaucoup moins positif cette fois, il s’agit bien sûr de Zantafio. Il est présenté d’abord comme une silhouette sous une capuche en planche 17, affublé d’un faux nom, « Michel », absolument générique dans l’univers de Spirou et Fantasio. Sa véritable apparition, en planche 34, est absolument théâtrale. Caché derrière un rideau, dissimulé jusqu’au bout, Zantafio savoure sa vengeance. Mais il est lui aussi démasqué (tout comme Fantasio plus tôt), indication qu’on ne peut mentir aux autres toute sa vie. Il est intéressant de noter également qu’à partir du moment où il est reconnu, Zantafio n’aura plus qu’une attitude, la fuite. La dissimulation de son identité était son seul atout, privé de camouflage il ne peut que tenter de s’enfuir.

Ainsi, dans cette histoire, tout le monde cherche à se dissimuler, même ce brave Spirou qui s’il arbore son costume de groom rouge vif durant tout l’album, le cachera sous un manteau bleu nuit et son béret le temps de quelques pages.

Un Spirou en danger

Le but avoué de toutes ces manœuvres, ces questions sur l’identité et la dissimulation s’expliquent par la dernière partie de l’histoire, qui voit Spirou tout tenter pour récupérer la tête de latex et sauver Fantasio de la prison.

A partir de la planche 37, Spirou frôle la mort quasiment constamment : il s’accroche à la voiture de Zantafio. Se bat avec le chinois pour la mallette, se pend à la fenêtre de la maison pour récupérer la même mallette et la tête gonflée, poursuit le ballon en voiture bien que mort de fatigue, et escalade une falaise, jusqu’à ce que le drame arrive. Après avoir symboliquement mis en danger Fantasio en début d’album (puis physiquement lors de la course de vélo) pour pousser Spirou dans ses derniers retranchements, c’est cette fois Spirou qui est physiquement mis en danger.

Pire que ça d’ailleurs, Spirou meurt symboliquement dans cet album. Suite à sa chute, il est hospitalisé dans un très sale état, et reste amnésique pendant plusieurs mois. Si la représentation de l’amnésie parait très légère, Spirou se comportant plus comme un légume que comme une personne amnésique, elle est tout à fait pertinente dans le propos de l’album qui est une forme de mort du personnage. Comme un mort, Spirou ne parle plus, ne bouge plus, ne ressent rien. Comme un mort, il reste insensible à l’environnement extérieur. Son seul salut viendra d’une réminiscence de Fantasio au travers du ballon, il sera indirectement sauvé par Fantasio. Pour continuer sur la symbolique de l’identité développée depuis le début de l’album : si on a appris dans la première partie que l’identité va plus loin que les apparences, dans la deuxième qu’on peut partiellement contrôler l’image que l’on renvoie, la troisième nous explique que ce sont les autres qui définissent notre identité. Sans Fantasio, sans le comte et ses autres amis, sans sa tenue rouge déchiquetée par la chute, Spirou n’est symboliquement plus Spirou.

Il est intéressant de remarquer qu’encore une fois, on assiste à un doublon dans l’album. En effet, il y a la première mise en danger de Fantasio lors de la course de vélo, puis la chute bien plus violente de Spirou en fin d’album. Si ces deux évènements partagent des traits communs, notamment dans une mise en scène très intelligente avec des plans superbes et des cases qui restent parmi le meilleur travail de Franquin (signalons qu’à mon humble avis, la mauvaise tête représente un des si ce n’est LE meilleur travail de Franquin tant toutes les cases respirent la maitrise et l’intelligence dans le trait), et la symbolique de la chute, elles se distinguent totalement par leur ton : la première chute, celle de Fantasio est très humoristique et présente ce qu’il faut d’irréalisme et de grandiose pour dédramatiser et en même temps magnifier la situation, là où la chute de Spirou est au contraire cruellement réaliste (tant dans son déroulement que dans la mise en scène très simple, ainsi que dans le sens du détails avec les vêtements complètement déchirés de Spirou).

Mais dans les deux cas, ce sont deux scènes pivots au potentiel émotionnel très fort, qui nécessitent une implication totale du lecteur. Au travers du truchement de la tête de latex, Franquin a happé le lecteur dans cette histoire, et l’oblige à s’impliquer totalement dans le récit et les évènements. C’est sans doute la grande force de cet album, qui est un des plus riches en émotion pour ses personnages, une histoire jusqu’au boutiste. Plutôt que de paraphraser, je vous donne en citation l’impression de Pigling sur cette scène que j’ai pu avoir au travers d’échanges de mail avec laquelle je ne pourrais pas être plus d'accord :
Pigling-Bland a écrit : Toute la chute de Spirou, cette case extraordinaire où Spip reste interdit d'angoisse après cette chute, puis le réveil de Spirou dans un état d'hébétude après non pas seulement la chute, mais 3 mois plus tard. Je dirais que personnellement c'est ce passage qui m'avait le plus marqué dans ma jeunesse et qui me marque encore : j'étais plus touché par cette chute et par l'état de Spirou que par le fait que la preuve de l'innocence de Fantasio risquait de ne pas arriver pour le jugement. C'est, il me semble, la cas le plus dramatique de l'état de Spirou, dû à cette remarquable mise en scène de Franquin dans la chute, et dans le retour avec les propos très peu rassurants du médecin, comme face à une fatalité. Le choix du vocabulaire est là aussi remarquable et montre combien Franquin est un excellent scénariste et dialoguiste.
L’adversité comme catalyseur

On peut légitimement se demander pourquoi Franquin a autant mis en danger ses personnages dans cette histoire, et quel est le rapport avec la symbolique de l’identité développée dans le récit. Rappelons-nous que Franquin s’est toujours senti mal à l’aise avec le personnage de Spirou (et de Fantasio), qu’il n’avait pas créé, dont il avait du mal à affirmer la personnalité, ce qui explique en partie pourquoi il a développé un univers aussi dense autour de lui. Mais le fait qu’il ait eu du mal à donner de la personnalité au personnage (d’après lui hein !) ne veut pas dire qu’il n’a pas essayé. Et c’est bien entendu l’enjeu thématique de tout l’album, d’explorer les personnalités de Spirou et Fantasio. Et pour un essai, c’est un coup de maitre !

Cet album, je le rapproche d’autres travaux de Franquin et Tome & Janry, à savoir les Petits Formats d’un côté, et la Vallée des Bannis ainsi que Machine qui Rêve de l’autre. Dans l’ensemble de ces histoires, la mise en danger a pour but de pousser à bout les personnages à bout, et de révéler un pan de la personnalité de Spirou (et Fantasio pour la Vallée des Bannis et ici). Cette mise en danger peut être physique (Machine qui Rêve, la Vallée des Bannis), symbolique (les Petits Formats avec ce Fantasio « réduit » ?) ou les deux (la Mauvaise Tête). Et donc, qu’est-ce qu’on y apprend finalement ?

Fantasio a de tout temps été présenté comme un personnage humoristique, tantôt fantasque, tantôt râleur. Il est censé être l’élément léger qui fera sourire le lecteur. Mais derrière cette légèreté, il y a des vraies inquiétudes. Franquin nous montre par exemple que son caractère est associé à certains doutes au travail. Il râle et tempête parce que son métier est en jeu (ici où son caractère difficile lui a valu d’être temporairement « viré », ou lorsque Seccotine lui vole un scoop). Son travail est fondamental pour lui, il est reporter dans l’âme, et donc on le voit vraiment trimer dur pour être réembauché par son patron (c’est aussi ce qui le pousse à organiser le faux cambriolage dans la Corne du Rhinocéros par exemple). Ainsi, ses râleries deviennent plus touchantes, parce qu’elles ne sont pas là juste pour être drôles, mais parce qu’elles font partie de son identité, qu’elles traduisent quelque chose de profond, elles vont au-delà du gag. De même pour ses gaffes, elles sont à mettre en regard face à son investissement dans son travail et ses aventures. Parce que Fantasio est gaffeur, il s’investit plus que les autres, il en fait simplement plus pour arriver à quelque chose. Et on voit notamment dans la mauvaise tête qu’il a le soucis de faire les choses bien. Le rapport quasi fusionnel de Fantasio à son travail n’a pas démarré avec la mauvaise tête, c’est un trait très récurrent du personnage, que ce soit chez Franquin ou tous ses repreneurs (Yoann et Vehlmann l’ont très bien compris). De même, sa mise en danger symbolique dans le début de l’histoire, Fantasio s’isolant involontairement de Spirou, indique une personnalité qui a besoin d’être canalisée. C’est pour ça que le duo Spirou-Fantasio fonctionne si bien, Fantasio n’est pas qu’un bête outil comique servant de faire-valoir au héros, mais un élément fondamental : il a l’imagination, il a l’initiative, il a le caractère, mais il manque de direction et de sang-froid. Sans Spirou, Fantasio est vulnérable, parce qu’il a des ennemis, parce qu’il ne sait pas analyser certaines situations, parce qu’il est maladroit. Bref, rien de nouveau si ce n’est la confirmation que Fantasio est un vrai personnage, avec des motivations, une logique, une personnalité affirmée.

C’est pour Spirou que cet album révèle plus de choses. Franquin a toujours dit qu’il avait du mal à « remplir » Spirou, et de fait, Spirou est un personnage qui se construit « en creux ». C’est une vraie personnalité « aimable », qui attire l’affection et l’amitié. Avec son côté aventureux, c’est sans doute son trait de caractère principal (il n’y a qu’à voir la palanquée d’amis que Spirou s’est faite au cours de ses aventures). Et de fait, contrairement à Tintin ou Astérix, Spirou se décrit surtout par et pour les autres. Tintin est une figure archétypale, censé représenter une vision idéalisée de la jeunesse sans jamais afficher de traits personnels trop prononcés. Astérix se décrit par lui-même et par les autres : il a l’air petit et malingre, il est en fait fort et endurant, à peu près tout le village est bête, il est intelligent. Spirou est dans l’entre-deux. C’est une figure positive, mais qui peut présenter des accès de colère (comme dans Spirou et les hommes bulles). Il est intelligent, mais peut se laisser piéger (dans le repère de la murène). Il a conscience du bien et du mal, mais il fait parfois des choses répréhensibles (comme ici, où il cache sciemment Fantasio à la police). Mais surtout c’est une personnalité qui amène le meilleur chez ceux qui l’entourent. Dans Astérix ou Tintin, c’est toujours le héros qui trouve la solution au problème (ou parfois Panoramix qui est « l’égal » d’Astérix en intellect), mais dans Spirou, c’est très souvent le Comte ou Fantasio qui se révèlent être les vrais héros, Spirou dans ce cas-là a le rôle de soutien. Spirou se construit donc par l’effet qu’il a sur son environnement. D’où la tenue rouge vif quelque part, Spirou est une personnalité qui inspire la sympathie par son apparence et son comportement général plus que par des traits de caractère tranchés comme pour Fantasio. Mais du coup, il y a un corollaire. Si Spirou amène le meilleur chez les autres, il dépend aussi des autres, et notamment de Fantasio. Quel est le point commun entre les Petits Formats et la mauvaise tête ? Dans les deux cas, Spirou croit avoir perdu Fantasio, et dans les deux cas ça a une influence phénoménale sur son comportement : il perd complètement les pédales dans les Petits Formats, il va faire tout (et n’importe quoi) pour sauver Fantasio dans la mauvaise tête. Tout son système de valeur (respect de la police, de l’autorité, le rapport à la violence) fout le camp quand Fantasio est en danger, et Spirou est prêt à tout pour le sauver. Spirou a simplement un besoin presque viscéral de ses amis, et notamment de son ami le plus proche. Pire, la mauvaise tête nous dit que sans Fantasio, il n’y a plus de Spirou. C’est le sens de sa chute en fin d’album et de son amnésie. Sans son compère, Spirou meurt. Il n’a plus de personnalité. Il n’est sauvé que lorsqu’il se rappelle Fantasio, parce qu’il n’existe qu’avec Fantasio. Sans Fantasio, pas de Spirou. C’est exactement la même idée qui est avancée dans La Vallée des Bannis et Machine qui Rêve. Dans la Vallée des Bannis, c’est la folie qui guette un Spirou esseulé (folie, amnésie, même combat). Dans Machine qui Rêve, Spirou se retrouve isolé de ses amis (dont Fantasio), et on découvre à la fin qu’il ne s’agit pas de Spirou. Spirou n’est pas Spirou sans Fantasio.

Spirou est donc une personnalité qui se construit grâce aux autres, ce qui est tout de même un très joli trait de caractère, surtout pour un personnage supposé ne pas en avoir. Mais il y a un dernier trait de caractère chez ces deux héros que sont Spirou et Fantasio qui est leur amitié indéfectible. Et c’est là qu’on trouve un dernier point commun, avec la Vallée des Bannis encore (mais on peut citer aussi les Géants Pétrifiés). Ce qui marque autant dans la chute de Spirou et son amnésie, comme l’a dit Pigling, c’est que ça montre jusqu’à quel point Spirou est capable d’aller pour sauver Fantasio. Dans le même genre, la scène du tribunal où Fantasio, alors qu’il est menacé de prison, ne pense qu’à Spirou, montre à quel point, à travers son aspect fantasque, Fantasio est profondément attaché à Spirou. C’est la même idée dans la Vallée des Bannis : malgré la folie, l’attachement entre les deux amis reste intact. C’est ce qui fait la force de la mauvaise tête, sa capacité à nous parler de personnages vrais, avec des caractères affirmés mais bien différents et surtout, touchants.

Alors pour répondre à la question donnée en introduction, la mauvaise tête ça parle de quoi? Et bien, c’est l’histoire d’un vol d’identité grâce à une tête de latex. Mais la mauvaise tête, c’est surtout l’histoire d’une amitié renforcée par l’épreuve, et de la réponse à la question suivante : « jusqu’où est-on prêt à aller pour les gens qu’on aime ? »
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Re: LA MAUVAISE TETE

Message par beatlesondvd »

En lisant la version commentée parue aux éditions Niffle, je m'aperçois que le méchant est "un nommé Michel... c'est lui qui a tout dirigé". Or, on sait que pour créer (quelques années plus tôt) le visage de Zantafio, le méchant en question, Franquin s'est inspiré de son ami Greg (scénariste et dessinateur prolifique et futur père d'Achile Talon), dont le prénom est... Michel ! Je ne sais pas si quelqu'un a déjà relevé ce détail...
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