Analyse de la famille Spirou

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Jalias
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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Jalias »

Prof Pigling, il faut que je réponde à ton commentaire, mais déjà comme promis je poste la suite du dossier:

(La suite de la partie 3)

Astérix ou l’(homo)sexualité honteuse

Contrairement à Tintin, le débat sur la sexualité d’Astérix et Spirou se situe moins sur les intentions des auteurs (Goscinny et Uderzo d’un côté, Rob-Vel, Dupuis, Jijé et Franquin de l’autre étant clairement identifiés comme hétérosexuels, il n’y a pas vraiment de question sur des codes cachés volontairement par les auteurs) que la perception des personnages par le public au fil du temps. Il va y avoir en effet une prise de conscience d’une forme de tabou sur la sexualité des personnages, et les auteurs vont s’interroger sur cette sexualité.

Ainsi, pour Astérix, Goscinny et Uderzo ont tout d’abord écrits nos deux héros comme des inséparables, tous les deux célibataires, et dans un premier temps beaucoup plus intéressés par la bagarre et la bonne bouffe que par les charmes féminins. Surtout car comme Tintin avant lui, ils ne sont pas confrontés aux femmes tout court ! On a tendance à l’oublier parfois, mais dans le premier album Astérix le Gaulois (1956), le village est exclusivement masculin ! Et dans les quatre albums suivants, on ne verra au maximum qu’une ou deux femmes dans le village, en fond et pour une ou deux cases à peine dans tout l’album. Bien entendu, ce postulat va évoluer. Pour des raisons de crédibilité notamment, nos héros défendant un village gaulois, il aurait été absurde sur le long terme qu’aucune femme ne soit présente. Il faudra tout de même dix ans pour voir Bonemine apparaître dans le Combat des Chefs (1966), et deux ans de plus pour qu’elle ait droit à un nom (le Bouclier Arverne). Elle sera rejointe par d’autres femmes, mais toutes mariées pour évacuer toute ambiguïté (sauf une !) et à part Bonemine, seule Iélosubmarine, la femme d’Ordralfabétix (Astérix en Hispanie en 1969) aura les honneurs d’un prénom (merci les Beatles !).

En fait, le premier vrai personnage féminin à apparaître dans la série arrive plus tôt en 1963 dans Astérix et Cléopâtre (devinez de qui il s’agit !). Pour la première (et unique ?) fois, on voit : une femme dans une position de pouvoir (le statut de Bonemine ne vient que de son mariage et est contesté), et une femme désirable (un nez mon cher, un nez !). Mais le charme semble plus jouer pour Panoramix que pour nos deux héros. En 1966, c’est Falbala qui entre en scène et là, on tient la première sexualisation officielle des personnages, en tout cas d’Obélix.

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Obélix tombe ainsi amoureux de Falbala. Mais comme pour Fantasio et Seccotine plus tôt (dans un registre assez différent), c’est un amour présenté comme très enfantin. Obélix représente l’enfant (un peu enveloppé l’enfant, je l’avoue !) qui tombe amoureux d’une adulte. Il réagit comme un enfant (confit son secret à Astérix, rougit et n’est pas capable de parler, boude) et Falbala le traite comme tel (c’est pour qui le bisou sur le nez ?). On reste encore quelque part dans une forme d’autocensure, car tout ceci n’est pas très sérieux, est bon esprit et surtout ne porte pas à conséquence (Falbala se marie au bellâtre Tragicomix, sans même savoir qu’Obélix est amoureux d’elle). C’est peut-être encore plus enfantin que pour Fantasio-Seccotine chez Franquin : Obélix est amoureux de Falbala juste parce qu’elle est belle, Falbala n’a du reste pas de personnalité à proprement parler, tandis que chez Fantasio il faut un regard plutôt adulte pour interpréter leurs chamailleries comme une forme d’attirance non-avouée (du reste, ce n’est que mon humble interprétation). Pour les deux séries (et dans une moindre mesure dans Tintin, avec la relation Haddock-Castafiore), le ou les auteurs préfèrent sexualiser d’abord le compagnon car d’une c’est moins casse-gueule que le héros, et de deux le but avoué (ne pas avoir deux hommes vivant ensemble dont aucun ne peut être identifié comme hétérosexuel) est semble-t-il atteint, sans réellement casser la mécanique de la série. Encore une fois, on retrouve la similitude avec Sherlock Holmes, avec le mariage de Watson.

Car du côté d’Astérix, il faut quand-même reconnaître que c’est le calme plat. On ne lui prête sur toute l’ère Goscinny-Uderzo aucune relation, aucune attirance pour personne, et fondamentalement aucun intérêt pour la chose.

Le schéma de base est donc un héros totalement asexuel et un comparse à l’hétérosexualité affichée mais totalement immature. On aurait pu rester là-dessus et tout irait très bien.

Néanmoins, une spécificité du duo Astérix-Obélix, couplée à une autre spécificité de l’œuvre Astérix, et associé à la longévité de la série et aux changements de mentalité de la société va au fur et à mesure du temps avoir une influence sur la perception du duo, et « forcer » Uderzo, qui depuis fait cavalier seul, à reparler de plus en plus de la sexualité des personnages (et ça ne sera pas très heureux !).

En effet, on l’a vu dans la partie précédente, la mécanique du duo Astérix-Obélix repose sur les engueulades-réconciliations. C’est tout à fait voyant dans la Zizanie par exemple, et ça, ça impose une relation très expansive, avec des mots forts, des câlins, des « môôôôsieur Astérix », des Obélix qui pleure dans sa carrière de menhirs car il s’est engueulé avec Astérix, des fois où Idéfix va préférer un de ses deux papas à l’autre. Une relation de vraies « drama queens ». Or comme Astérix est une œuvre qui utilise massivement la caricature pour établir son propos, cela fait – qu’on le veuille ou non – que la relation Astérix et Obélix peut se lire comme une caricature d’une relation d’un couple homosexuel.

Cette idée, si elle n’a pas été planifiée par ses auteurs, trouve son point d’orgue dans l’album le fils d’Astérix par Uderzo, qui adjoint un véritable enfant au couple (et où malgré le titre, Obélix se charge tout autant de l’éducation du bambin). Un album qui parle à son corps défendant d’homoparentalité donc, en présentant un modèle de famille homoparentale viable (Panoramix s’écriera du reste dans cet album : « Il vous a choisis pour ses pères d’adoption »). Mais comme pour contrebalancer cette imagerie presque progressiste et je pense non volontaire, Uderzo insiste assez lourdement sur une sexualité cachée du personnage, au travers des remarques de Bonemine.

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On tient ainsi également quelque chose d’assez intéressant et propre à Astérix. La sexualité n’est pas – pour la série – quelque chose de privé et de personnel ; mais quelque chose qui est discuté par la société, commenté, et surtout jugé. Dans Astérix et les Zizanie, les femmes du village font des remarques sur le célibat d’Astérix, « anormal » (selon elles) pour quelqu’un de son âge, et le mettent en relation avec son amitié pour Obélix. Bonemine insinue dans le fils d’Astérix que l’enfant est effectivement celui d’Astérix. Obélix répandra la rumeur d’une mise en couple avec Maestria dans la Rose et le Glaive, reprise par tous les hommes du village. Et enfin, les mères d’Astérix et Obélix essayent de jouer les entremetteuses pour marier des héros qui n’en ont manifestement pas envie (Astérix et Latraviata). Par petites touches, le célibat d’Astérix et son absence de penchant pour la sexualité deviennent « suspect ». Alors, du point de vue caricature c’est très juste, pas de problème. Dans la vraie vie, les gens se permettent constamment des commentaires sur ce qui ne les regarde en rien. Mais ça va amener à quelque chose d’assez dérangeant à présenter dans une littérature jeunesse, ça va amener Astérix à être gêné, même à avoir honte d’une certaine façon de sa (non-)sexualité.

Ainsi, Astérix n’est pas juste une figure asexuelle comme Tintin pour qui le concept de sexualité n’existe pas ; mais une figure consciente de la sexualité, mais qui ne veut pas qu’on s’occupe de la sienne. Ce qui m’embête, c’est qu’associé au sous-texte involontaire sur le duo comme un couple (inhérent à la structure même du couple Astérix-Obélix comme on a pu le voir en partie 2), ça instille l’idée d’une homosexualité un peu honteuse.

Une autre critique récurrente faite à la BD Astérix, c’est sa misogynie. Les femmes y sont présentées soit comme des commères (les femmes du village), soit comme des objets de désirs sans personnalité marquée (Falbala). Il n’y a à la rigueur que Cléopâtre pour avoir une réelle ampleur, mais on est quand-même sur un personnage historique, et qui n’a été présent que dans deux albums. Bon, je pense qu’on peut se l’avouer à présent, Astérix n’est certainement pas la série la plus féministe du monde, et même si on peut toujours utiliser l’argument de la caricature, la série ne présente tout simplement pas assez d’images positives de femmes, les laisse au second plan et au foyer trop souvent, et utilise la caricature pour véhiculer des images conservatrices de la société. Alors quand en plus Uderzo croît très malin de donner son point de vue sur les mouvements féministes, ça donne le sidérant, l’hallucinant et l’effroyable La Rose et le Glaive ; qui malgré un début pas si inintéressant se vautre dans un machisme sans nom dans son final. La Rose et le Glaive aura permis à ceux qui en doutaient que la BD, comme n’importe quelle forme d’art, et même d’expression, est politique, et que tout ce qui est politique est orienté.

Sans rentrer trop dans les détails du rapport aux femmes dans Astérix parce qu’on en aurait pour des heures, ça reste néanmoins important car l’image des femmes dans l’univers traduit souvent le rapport du héros aux femmes également. Donc vouloir présenter les femmes soit comme des belles plantes inoffensives (Falbala), soit comme des chiennes de garde malaisantes et agressives (Maestria) ou encore des femmes-fatales à l’agenda caché (Latraviata), ça n’aide pas le héros à se sentir à l’aise avec les femmes, et couplé avec le besoin d’Astérix de laisser sa sexualité privée, ça donne des situations moralement très problématiques, et qui une fois encore trouveront des échos dans Spirou.

Ainsi, vue l’immaturité affective d’Astérix associée à sa méfiance, lorsque Maestria lui fait du rentre-dedans, Astérix réagit de la pire des façons, en lui balançant à coup de poing. Chez Spirou, c’est miss Flanner qui se prendra une gifle du héros après qu’il croira celle-ci responsable de la mort de Spip. Les enjeux de ces deux évènements ne sont pas similaires, et le plus problématique chez Spirou reste la « réécriture » de cet évènement dans Aux Sources du Z, beaucoup trop survolé pour être clairement compris. Chez Astérix, ce coup de poing se mâtine en outre de considérations de galanterie un peu hors-contexte ; et même s’il aura une vraie incidence sur le scénario, la remise en question d’Astérix est très légère et le pardon de Maestria bien prompt à venir.

[thumbnail]https://static.comicvine.com/uploads/or ... stria4.jpg[/thumbnail]

Mais là où le bât blesse vraiment, c’est quand l’auteur, pour affirmer le caractère hétérosexuel de son personnage, va vouloir faire s’embrasser le héros avec l’héroïne du jour. De peur des cris d’orfraies des gardiens du temple, pour gérer ce qui s’apparente de plus en plus comme un passage obligé, Uderzo chez Astérix et Yann et Morvan chez Spirou vont utiliser une « situation exceptionnelle » pour créer un baiser qu’ils ne sont pas capables d’amener sainement et naturellement. Ainsi, dans Astérix et Latraviata, Astérix sous l’effet de la potion magique va forcer un palot à Falbala/Latraviata Vu qu’Astérix n’est pas dans son état normal (Youpiiiiiii !!!!!), c’est censé être très drôle et tout à fait pardonnable, ce que Latraviata fait du reste très bien. Et ça fait bien sûr écho au (tristement) célèbre baiser de Spirou à Seccotine dans Aux Sources du Z, qui ne prête d’autant moins à conséquences qu’il est réécrit par la nouvelle temporalité qui émerge en fin d’album. J’ai déjà dit tout le « bien » que je pensais de cette heure sombre dans l’histoire du groom, ce n’est guère mieux chez Astérix.

[thumbnail]https://78.media.tumblr.com/f0dd434339f ... qz4rgp.jpg[/thumbnail] (ce deuxième baiser entre Latraviata et Astérix est quand-même plus mignon)

La BD présente une image où la violence faite aux femmes est tout à fait acceptable, surtout qu’elle est faite par le héros, malgré la galanterie dont ledit héros se prévaut. Comme quoi, grattez la surface de la galanterie, et vous retrouvez la bonne vieille misogynie des familles.

Surtout que fondamentalement ça ne répond même pas à l’enjeu que ces deux albums (La Rose et le Glaive et Astérix et Latraviata) étaient censés soulever, à savoir confronter Astérix à la sexualité. Le baiser d’Astérix à Latraviata était censé hétérosexualiser le personnage, mais vu qu’il fait ça dans un état plus que second, et que le seul indice autres d’intérêt d’Astérix pour Falbala vient de ces petits cœurs qu’il « émet » à ce moment (en contradiction totale du reste avec ce que l’on sait du personnage et de ses liens avec Falbala) et bien on revient peu ou prou à la case départ. Donc Astérix reste une figure à l’immaturité sexuelle qui confine à la gêne, confronté à des attentes auxquelles il ne veut pas ou ne peut pas répondre (le mariage dans Astérix et Latraviata, la sollicitation de Maestria dans la Rose et le Glaive), et au jugement de son environnement sur son mode de vie (son célibat, et le fait qu’il soit très proche d’un homme).

Du coup, pour certains tout ceci dresse le portrait « d’un gay dans le placard » (dans son non-intérêt pour les femmes, et son refus de se conformer à certaines normes) ; mais je dirai surtout encore une fois d’un rapport de gêne par rapport à la sexualité (Astérix passe dans les albums cités son temps à réfuter les rumeurs et se justifier). Mon impression est qu’Uderzo n’a jamais eu vraiment envie de sexualiser son héros, et du coup n’a jamais trop su comment s’y prendre ni où aller. Mais je pense qu’il est conscient de ce deuxième niveau de lecture possible de ses personnages, et qu’il a cherché par tous les moyens à l’atténuer. C’est par exemple à mon avis la raison pour laquelle il est dit dans Astérix et Latraviata qu’Obélix et Astérix sont nés le même jour ; alors que seul l’anniversaire d’Obélix est fêté dans Obélix et compagnie ; tout ceci dans le but d’atténuer l’image de couple pour renforcer celle de frères. De même pour le soudain intérêt d'Astérix pour Falbala (Latraviata) alors qu'il n'en est jamais question dans Astérix Légionnaire. ça m'apparait quand-même très forcé.

(bon, c'est encore une fois long comme un jour sans pain, je m'arrête là pour ce soir. Promis, demain, on parle de Spirou et on conclue cette trop longue Partie 3. N'hésitez pas à commenter, même (et surtout) si vous avez des désaccords, ou pensez que je suis parti très loin)

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Pigling-Bland
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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Pigling-Bland »

Jalias a écrit : Alors quand en plus Uderzo croît très malin de donner son point de vue sur les mouvements féministes, ça donne le sidérant, l’hallucinant et l’effroyable La Rose et le Glaive ; qui malgré un début pas si inintéressant se vautre dans un machisme sans nom dans son final. La Rose et le Glaive aura permis à ceux qui en doutaient que la BD, comme n’importe quelle forme d’art, et même d’expression, est politique, et que tout ce qui est politique est orienté.
trop longue Partie 3. N'hésitez pas à commenter, même (et surtout) si vous avez des désaccords, ou pensez que je suis parti très loin)
Dans le genre il y a aussi "La fiancée de Lucky Luke", scénarisé par Vidal, qui est un exemple typique du plantage absolu. Vidal a voulu faire du féminisme et a pondu un scénario misogyne du début jusqu'à la fin. Il eut mieux valu cent fois rester dans le mythe du cow-boy solitaire à cause même de sa fonction et de son statut de nomade que de se lancer dans cette aventure désastreuse qui n'apporte rien d'autre sinon le ridicule pour Guy Vidal.
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Désolé madame, je ne peins plus que les natures mortes ! Qu'on vous assassine, et c'est chose faite !

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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Gaston Lagaffe »

Je trouve que le problème de La Rose et le Glaive est qu'Uderzo semble changer son discours tout le temps (du moins j'ai l'impression que j'ai et ça fait longtemps que j'ai lu l'album) avec des trucs comme la femme barbe qui soudainement veut contrôler le village avec Astérix et au final la morale de l'histoires c'est que tout le monde est bien à sa place (les femme auraient pu participer au banquet final pour une fois, mais non elles doivent être trop occupé à faire la vaisselle). Et puis il y a des trucs comme Astérix culpabilise après avoir frappé la femme barbe alors qu'elle le harcelait sexuellement. En même temps dans Astérix c'est remplit de stéréotype pour rire, mais le scénario aurait eu une autre gueule si par exemple les femmes du village avaient bu de la potion pour casser la gueule aux femmes légionnaires au lieu d'ouvrir pleins de magasins.

Pour La fiancée de Lucky Luke j'ai carrément vu une éditon anglaise avec un message au début par l'éditeur expliquant le sexisme de l'album et que ça venait d'une autre époque. L'album est vraiment pas marrant et pourtant donner une fiancée à Lucky Luke aurait pu être une bonne idée si ça avait été le point de départ dès le début (ca prends pas genre 30 pages ou un truc comme ça avant que Lucky Luke ait une fiancé ?).
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Jalias
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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Jalias »

(et aujourd'hui, on finit cette partie 3 et on s'intéresse enfin à Spirou!)

Spirou et Fantasio, un couple « gay-friendly » vers la maturité sexuelle

Comme on vient de le voir, Spirou reprend dans Paris-Sous-Seine et Aux Sources du Z les mêmes ressorts qu’Astérix concernant ses rapports violents aux femmes, ce qui amène encore une fois à des questionnements sur l’immaturité sexuelle du héros (et sur le sexisme banalisé). Si le baiser à Seccotine reste indéfendable, la relation entre Spirou et Flanner est dans l’ensemble plutôt bien traitée, même si on aurait pu se passer de la relecture de la gifle donnée dans Paris-Sous-Seine (voir critique de Aux Sources du Z). Là où c’est d’autant plus surprenant, c’est que contrairement à Astérix qui n’a jusque-là que peu parlé de sexualité, la sexualisation de Spirou et Fantasio est un phénomène assez ancien, et au moins effleuré par tous les repreneurs de la série depuis Franquin à l’exception de Nic et Cauvin, et ceci d’une façon bien plus naturelle que pour Astérix.

Il faut dire tout d’abord que cette lente évolution vers la maturité sexuelle de Spirou (avec pour point d’orgue son mariage avec Flanner) n’est que le prolongement de sa maturité tout court. A son origine, Spirou est une figure d’autant plus asexuelle qu’il s’agit d’un enfant/adolescent. Jijé, en lui adjoignant Fantasio et un appartement, lui donne déjà un aspect plus adulte. Renforcé par Franquin, vu que Spirou comme Fantasio est journaliste, et que lui et Fantasio deviennent sensiblement du même âge. L’évolution et la maturation sont dans l’ADN même du personnage, il n’est donc pas surprenant de le voir progressivement perdre cette « innocence asexuelle » associée à la période Rob-Vel.

Mais c’est tout d’abord Fantasio, présenté comme plus mature malgré sa loufoquerie qui fait les frais d’une première tentative de sexualisation. Ainsi, comme signalé plus haut, avec l’arrivée de Seccotine en 1956, on peut lire dans les multiples chamailleries entre elle et Fantasio un début de romance. Mais une romance de cours d’école (« non mais t’es plus mon amoureuse ! »), mâtinée de jalousie et aussi de vrais questionnements sur le sexisme (Fantasio se permettant des remarques assez sexistes et étant immédiatement rembarré par Seccotine qui a ma foi un fort répondant).

Mais les vraies marques d’un intérêt amoureux de Fantasio arriveront avec Ororéa chez Fournier. Les indications d’une attirance pour Ororéa sont très visibles chez Fantasio (il rougit, lui pardonne la destruction de son appareil photo, parle avec une voix fleurie, « émet des cœurs » en pensant à elle etc etc). Mais Spirou, même si c’est plus subtil, ne semble pas non plus indifférent aux charmes de la belle brune. On peut les voir passer des moments au calme tous les deux à la fin de Tora-Torapa, ou Spirou pousser un petit soupir quand il la pense parti, ou le voir tout simplement ravi de la revoir en fin d’album et les albums suivants. Ororéa sera le seul personnage où un réel triangle amoureux a l’air de se former entre Spirou et Fantasio (il me semble par contre évident qu’Ororéa, si elle est consciente de l’affection que lui porte Fantasio, en pince beaucoup plus pour notre rouquin), sans que ça ne porte à une quelconque confrontation entre nos deux héros, en logique complète avec leur caractérisation (là où la série Astérix fait de la jalousie d’Obélix un véritable enjeu narratif dans Astérix et Latraviata).

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On a donc des évidences de sexualité (subtiles certes, mais bien présentes), mais surtout d’une sexualité assez mature et apaisée. Cette évolution des personnages vers des figures hétérosexuelles affichées se poursuit chez Tome & Janry. Dans Vito la Déveine, on peut voir Fantasio se lamenter d’avoir perdu sa copine du moment. Ainsi, les auteurs nous font comprendre subtilement que si on ne voit jamais Spirou ou Fantasio « conclure » dans les albums, ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas sexuellement actifs dans la diégèse de l’œuvre, et qu’ils ont une vie entre les histoires. En outre, Tome & Janry présenteront des personnages féminins bien plus entreprenants avec Luna et Sophie (Seccotine) qui non seulement en pince pour Spirou mais le montrent très clairement. Ainsi, malgré les défauts de design qu’on peut trouver à Sophie dans Machine qui Rêve, le moment où elle embrasse Spirou est très bien amené et complètement naturel (comme quoi, pas besoin d’une réécriture temporelle maladroite, coucou Yann !)

Morvan et Munuera (aidés de Yann), en mariant Spirou à Miss Flanner à la fin de Aux Sources du Z enfoncent le clou de son hétérosexualité et vont au bout de cette démarche de maturité, allant jusqu’à vieillir le personnage. On peut aussi y lire une question sur le contrat de base de la série (les aventures de Spirou et Fantasio) qui impose à nos deux héros d’être célibataires, où la mise en couple du héros induit l’éclatement de la série. Cet événement est très intéressant car il rappelle une fois encore que la notion de « couple Spirou et Fantasio », même si elle n’est que symbolique et non sexuée, est fondamentale dans l’univers de la série.

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Chez Yoann & Vehlmann, il me semble que la sexualité des héros n’a été que peu abordé, ce qui est finalement logique vus les événements avec Miss Flanner, il aurait été plutôt malvenu de repartir aussi rapidement dans des intrigues amoureuses avec une autre femme. On peut cela dit voir Fantasio flirter dans les Géants Pétrifiés ou être plus sensible aux charmes de l’actrice au nom imprononçable dans la face cachée du Z, réaffirmant si on en doutait encore que Fantasio est le plus porté sur la chose.

Ainsi, ce qui est intéressant c’est que, aux travers des divers repreneurs qui vont chacun à leur manière et suivant leur époque parler d’amour, on va vers une « hétérosexualisation » de plus en plus affirmée des héros et ceci de façon très naturelle et logique (encore une fois le mariage de Flanner et Spirou a du sens dans les thématiques soulevées dans Aux Sources du Z) ; et ceci bien que paradoxalement, le couple Spirou-Fantasio est également constamment réaffirmé : Spirou et Fantasio emménagent ensemble, ils travaillent ensemble (voir le début de Spirou à New York), ont une « famille » ensemble sans que ça ne pose aucun problème dans la diégèse de l’œuvre. Ainsi, contrairement à Astérix (à l’exception notable de YANN, qui malgré ses airs de provocateur est un brin rétrograde dans ses relations homme-femme), personne ne commente vraiment les vies de Spirou et Fantasio ou ne jugent leur amitié « suspecte ». Les exceptions que j’ai pu noter à ça concernent : Seccotine dans Aux Sources du Z et le Tombeau des Champignac, des allusions dans Le Groom Vert-de-Gris et le Maître des Hosties-Noires (qui ont tous Yann pour point commun), ainsi que Fauvette dans la Lumière de Bornéo. On notera tout de même que dans les premiers cas, malgré la tendance de Yann à faire dire à ses personnages « oulah non oh là là, homo moi, lolilol ! » pour bien appuyer que l’homosexualité supposée de ses personnages c’est gênant, les allusions ont pour but de lever une ambiguïté dans le cadre d’une intrigue amoureuse (à l’exception de la blague très douteuse dans le Maître des Hosties Noires), tandis que pour Fauvette sa question n’est emprunte d’aucun jugement de valeur (le rire de Spip, un peu plus !).

Enfin, en amenant plus de libertés dans ses intrigues, la série parallèle le Spirou de permet de traiter de façon différente de la sexualité de Spirou. En dehors des Marais du Temps et Panique en Atlantique, il me semble que tous les albums présentent des thématiques associées au rapport homme-femme et à la sexualisation (même la Grosse Tête et son Spirou avec mannequins donne une image plus sexuée (et beauf) du héros). La diversité des auteurs permet la multiplicité des points de vue, avec les premiers émois chez Bravo, la sexualité plus débridée chez Yann, un point de vue plus féministe dans Fantasio se marie, ou une sexualité emprunte de séduction dans la Lumière de Bornéo. Par contre, dans aucune de ces relectures (qui n’ont pas à être fidèles à la version officielle du personnage), n’est présenté de Spirou et/ou Fantasio gay. L’hétérosexualité des personnages est tellement ancrée dans l’inconscient collectif qu’elle n’est jamais remise en cause, alors que l’espace de liberté du Spirou de le permettrait.

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On a donc deux héros clairement identifiés comme hétérosexuels, mais dans une structure familiale qui peut faire penser à un couple homosexuel. Et ça donne un léger décalage entre l’image du héros pour le grand public ou le profane, et celle du lecteur averti ou du fan. Ainsi pour le fan, Spirou et Fantasio sont clairement hétérosexuels et vivent des aventures, mais pour quelqu’un qui n’a lu que quelques albums ou qui n’a qu’une connaissance très superficielle de la série, ce n’est pas très flagrant, et celui ou celle-ci aura plus tendance à fomenter des hypothèses sur l’orientation sexuelle des héros.

Et fondamentalement ce n’est pas très grave et ça ne sert à rien de s’en offusquer. Ainsi, le papier de Parris (grand défenseur de la cause gay, donc avec un discours orienté bien entendu) sur Tintin montrait surtout un exemple d’humour anglais plus qu’une vraie démonstration de l’homosexualité du personnage. Au final, son but était surtout de confronter notre propre vision du personnage à la sienne. C’est plus les réactions de rejet de cette hypothèse qui sont signifiantes je trouve.

Et la vérité c’est que personne n’envisage sérieusement qu’aucun des trois héros n’ait été écrit pour être homosexuel. Mais par contre, et spécialement pour Astérix et Spirou, ils ont été écrits pour être en couple. Dans un couple symbolique certes, mais un couple tout de même. Et donc le sous-texte homosexuel, même si involontaire, devient inhérent aux personnages. Au final, ce n’est pas parce qu’un personnage n’a pas été écrit pour être gay ou lesbien qu’il ne trouvera pas de résonnances dans la communauté LGBT. Elsa dans la Reine des Neiges par exemple, n’a pas besoin d’être lesbienne pour présenter une évolution qui parle aux personnes gays ou lesbiennes, notamment par rapport au coming-out et aux difficultés de s’assumer.

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Ainsi, en présentant une image symbolique mais positive d’un couple d’hommes, Spirou et Fantasio peuvent servir de modèle référent pour des jeunes qui se découvrent gays ou lesbiennes. Car c’est tout l’enjeu de ces jeux de l’esprit sur « un tel personnage est-il gay ? », c’est la question de la représentation. En tant qu’hétérosexuels, les personnes, personnages ou modèles référents sont légions (les parents, la majorité des adultes, l’immense majorité des personnages de fiction etc). Pour un ou une jeune homosexuel(le), il y a très peu de modèles référents qui vont lui parler et l’aider à se définir, se construire et trouver sa place dans le monde. C’est pour ça que certains vont chercher des modèles dans des œuvres de fiction, quitte à relire ces œuvres avec un certain prisme de lecture. Il n’est ainsi pas surprenant de voir ces questions de l’homosexualité de Spirou ou Astérix fleurir sur les forums pour ados (jeuxvideo.com entre autres) qui eux-mêmes sont en pleine période de questionnements. Il serait bien entendu meilleur, spécialement maintenant que l’homosexualité n’est plus considérée comme un tabou, que de vrais personnages positifs définis comme gays ou lesbiens (mais pas uniquement) servent de modèle, mais il me semble que la BD est quelque peu frileuse dans ces thématiques, je n’ai comme exemple que le très réussi personnage de Vicky dans les Nombrils en tête (vous en avez d’autre ?).

Mais en tout état de cause, et même si les deux personnages sont clairement hétérosexuels, Spirou et Fantasio dans leur dynamique peuvent être pour un jeune en quête de modèles une représentation plutôt positive d’un couple gay, faisant d’eux des héros hétéro mais clairement « gay-friendly ».

(la partie 4 et dernière partie de ce dossier sera publiée la semaine prochaine!)

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Pigling-Bland
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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Pigling-Bland »

Jalias a écrit : On peut cela dit voir Fantasio flirter dans les Géants Pétrifiés ou être plus sensible aux charmes de l’actrice au nom imprononçable dans la face cachée du Z, réaffirmant si on en doutait encore que Fantasio est le plus porté sur la chose.
Il couche même avec Ursula dans "Le groom vert de gris".


Et fondamentalement ce n’est pas très grave et ça ne sert à rien de s’en offusquer. Ainsi, le papier de Parris (grand défenseur de la cause gay, donc avec un discours orienté bien entendu) sur Tintin montrait surtout un exemple d’humour anglais plus qu’une vraie démonstration de l’homosexualité du personnage.
Ce qui me semble faussé dès le départ dans ces études visant à rechercher la petite bête dans la sexualité de Tintin ou d'autres héros de BD anciens (car viendront des héros comme Valérian et Laureline avec l'évolution des moeurs mais aussi de la BD) c'est que cela pose comme postulat que la sexualité est dichotomique : hétéro ou homo, ce qui est totalement contraire à la réalité. Des études (sérieuses, celles-ci) ont abouti à ces conclusions qu'en réalité, sur les humains ayant une libido, seulement 10% environ sont des hétérosexuels purs et 10% des homosexuels purs, le reste se répartissant sur une échelle allant d'hétéro à tendance homosexuelle limitée à homo à tendance hétérosexuelle limitée, en passant par les bisexuels purs ayant une attirance égale pour les deux sexes, parmi lesquels figurent certains couples échangistes. Cette étude apporte les précisions importantes sur le fait qu'il ne s'agit pas là de pratiques (la pratique exclusivement hétérosexuelle étant alors beaucoup plus importante puisque la quasi totalité des 80% situés entre les limites se réclame de l'hétérosexualité) mais de physiologie naturelle (l'homme est un animal) et de réalités faussées par une culture judéo-Chrétienne par exemple pour ce qui est de l'occident, puisque les religions ont adopté une stratégie de censure de toute sexualité hors mariage et hors procréation. Cette étude précise également que le fait que deux êtres de même sexe aient des relations tactiles est en soi une manifestation homosexuelle, même si elle ne donne lieu à aucune relation purement sexuelle. Il n'est pas rare, par exemple dans les pays où les sexes sont très séparés, en d'Afrique du Nord par exemple, de voir deux hommes se tenir par l'épaule dans la rue, ce qui n'est pas choquant là bas, mais qui ferait bondir de joie les exégètes si cela se passait dans une aventure de Tintin. Cette attention tactile est considéré dans cette étude comme relevant du domaine de l'homosexualité inconsciente (donc limitée) car probablement si ces deux amis ne vont jamais plus loin dans leur proximité... il appartiennent à la catégorie hétéro à tendance homo limitée. Idem pour les jeunes filles qui se donnent la main dans la rue, ce que l'on peut voir dans les pays occidentaux... En résumé, cette étude estime que génétiquement l'homme serait de tendance bisexuelle par nature et qu'il serait devenu hétérosexuel par culture.
Toute cette digression pour dire qu'en effet il faut se poser la question de l'intérêt de chercher à analyser une sexualité des personnages de BD anciens compte tenu du fait que ces héros sont pensés comme des modèles et comme des aventuriers, pas comme des personnages de romans photos, en gardant à l'esprit que des colocataires de sont pas nécessairement homo pratiquants ou hétéro selon la personne avec qui ils partagent leur logement, et qu'on peut également pleurer dans les bras d'un ami ou d'une amie sans avoir pour autant envie de coucher avec, même si cela peut être un symptôme homosexuel inconscient, et qu'en fait ce sont simplement des "hétéros" au sens ordinaire qui ne passent pas leur temps à s'auto-psychanalyser.

Partant de là, il faut plutôt se demander (comme tu le suggères) si les exégètes qui nourrissent leurs oeuvres de tels sujets n'ont pas en effet pour seule motivation que celle d'aborder la question à la mode de l'homosexualité, soit pour des raisons homophiles, soit pour des raisons homophobes, avec le but de faire tomber les mythes liés à ces grandes séries ou carrément leurs auteurs (A quoi bon, sinon, vouloir démontrer qu'Hergé a créé un personnage raciste, homo, etc.) en oubliant l'essentiel, c'est à dire que ces héros nés entre deux guerre n'avaient d'autre objet que de faire rêver des enfants sans s'encombrer d'autre psychologie que celle de montrer des personnages loyaux, honnêtes, valeureux, courageux et capable d'affronter des dangers les plus divers dans un monde tel qu'il était à cette époque).
Membre de la team Gil Jourdan
Désolé madame, je ne peins plus que les natures mortes ! Qu'on vous assassine, et c'est chose faite !

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Jalias
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Re: Analyse de la famille Spirou

Message par Jalias »

Rebonjour à tous! Pardon, je suis très en retard, premier weekend de congé en plus d'un mois!!
Il est tant de conclure ce dossier avec cette quatrième partie

Partie 4 : Les héros face au changement

On l’a vu en première partie, Spirou, Astérix et plein d’autres héros de BDs ont repris une structure, notamment familiale proche du modèle hergéen ; qui lui-même s’inspire probablement de modèles antérieurs. C’est d’autant plus flagrant pour Spirou qui s’inscrit au départ dans la même temporalité (le monde moderne) et fait le même travail que Tintin. On s’est donc penché en deuxième partie sur les différences dans les mécaniques entre les personnages, avant de s’interroger dans la troisième partie sur le décalage entre cette image familiale et la non-sexualité de nos héros. On a pu voir notamment que l’image des héros, et notamment leur sexualisation croissante, suivait des évolutions très différentes dans ces trois cas. En effet, Tintin, Astérix et Spirou n’ont pas le même rapport au temps, induisant encore plus de différences par rapport au modèle hergéen de base.

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Tintin est un paradoxe, c’est à la fois un héros-moderne et un héros-musée. En littérature, on peut le rapprocher plus facilement de Hercule Poirot ou Miss Marple, en ce sens qu’au moment de l’écriture du personnage, celui-ci est très moderne et vit dans le même monde que ses lecteurs. Mais comme pour les personnages d’Agatha Christie, la non-reprise du personnage après la mort de leurs auteurs respectifs revient à le figer dans le temps et à lui retirer toute possibilité d’évolution. Mais même plus que ça, pour Tintin cela nie l’évolution déjà entraperçu dans la série. Tintin est un héros figé dans une époque fantasmée (les années 30-50), peu importe que la fin de la série se passe clairement dans les années 60-70. Tintin reste éternellement affublé de son pantalon de golf dans l’imaginaire collectif, quand bien même il l’avait abandonné pour un jean dans ses dernières aventures. Ainsi, lorsque le personnage à droit à son (excellent) dessin animé dans les années 90, celui-ci se passe manifestement à l’époque de la sortie des albums, et non à l’époque moderne. De même pour le film récent de Spielberg, qui ramène encore Tintin à son imagerie des années 30. Tintin semble rester éternellement ce reporter du début du XXème siècle, et toute tentative de modernisation de son univers passerait pour une transgression (mais qui sait, comme pour Sherlock Holmes, cela arrivera peut-être un jour !). Sans doute car comme pour Hercule Poirot, Tintin reste pour tout le monde le personnage d’un auteur (Hergé), qui a, comme pour Agatha Christie (qui ira même jusqu’à tuer ses personnages pour éviter toute reprise) clairement exprimé le souhait que son héros ne soit pas repris (en tout cas, ce souhait est très prégnant dans l’inconscient collectif, et a jusque-là fermé la porte à toute reprise). Cette image de héros figé sied finalement assez bien à la figure archétypale qu’est Tintin, et rend la perception du personnage plus limpide (vu que celui-ci n’a connu aucune reprise et aucun changement de ton) mais aussi plus fantasmée (notamment par toute la frange des fans qui n’a pas connu Tintin au moment de la sortie de ses albums, mais bien plus tard).

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A première vue, l’intrigue se déroulant en 50 avant Jésus Christ, Astérix fait également parti de cette frange de héros figés. Sauf que bien entendu, dans son cas, son époque ne correspond pas à l’époque d’écriture (qui s’étale des années 1950 à nos jours). Avec Astérix, Goscinny et Uderzo ont donc utilisé la caricature pour croquer les petits travers de leurs époques. Ceci rend l’évolution de son personnage principal plus naturelle (par exemple les noms de personnages faisant références à des technologies ou des personnes modernes) sans dénaturer l’image et l’ambiance de la série. Le monde d’Astérix est un 50 avant Jésus Christ fantasmé (oui, je sais, avec le petit village gaulois qui résiste à l’envahisseur c’était évident) mais avec une fausse évolution : évolution dans les références ou les mentalités croquées, mais univers et temporalité figée. Il est impossible en prenant tous les albums bout à bout que les aventures d’Astérix se soient déroulées en moins d’un an, mais pour les besoins de l’univers, il reste et restera coincé dans un -50 éternel. Ce qui rend la série intemporelle (à quelques références d’époque près, les premiers albums s’apprécient toujours autant) impose également un carcan très fort à la série. Astérix reste une des séries les plus codifiées de l’univers franco-belge. Alternance d’épisode se passant en Gaule et d’épisode à l’étranger. Structure d’épisodes très similaires avec des événements incontournables : chaque épisode doit présenter une bagarre au village (à cause des poissons), les pirates, une bagarre avec les romains, le banquet final. Un univers très rigide qui ne supporte pas ou très mal les évolutions, coincé qu’il est dans une Histoire dont l’intrigue ne peut pas complètement dévier non plus (à l’exception des douze travaux d’Astérix, hilarant mais qui se conclut sur un beau doigt d’honneur à l’Histoire avec un grand H). Cette structure rigide a probablement également une influence sur l’aspect conservateur de la série. Difficile de mettre en avant les évolutions de la société au sein d’un village dont le leitmotiv au quotidien est de refuser l’évolution ! Ainsi, les personnages présentés comme modernes, tels Goudurix ou Maestria, sont (plus ou moins) gentiment moqués, ce qui donne il faut bien le reconnaître un aspect passéiste au village d’irréductibles, amplifié par les prises de positions plutôt qualifiées de « réactionnaires » d’Uderzo dans ses derniers essais (j’ai toujours des sueurs froides en repensant au Ciel lui est tombé sur la tête !). Le point d’orgue de ce refus de changement est également atteint dans le fils d’Astérix (cet album est vraiment une clef de lecture fondamentale de l’œuvre !) : à la fin de l’album, le village gaulois est brulé par les légions de Pompée (on se demandera au passage pourquoi les romains ont attendu aussi longtemps avant de penser à cette solution), destruction ultime de l’univers figé du héros. Mais, pour remercier Astérix et Obélix d’avoir protégé son petit Césarion, Cléopâtre obtient de César la reconstruction du village - à l’identique - niant dans un même temps toutes les conséquences fortes que peut être la destruction de leur village pour nos héros. On notera que sous Goscinny, la série était tout de même consciente de son statut d’œuvre figée, notamment lors de la fin douce-amère du Domaine des Dieux, où Astérix et Panoramix s’interrogent sur la notion du temps qui passe, inexorablement.

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Pour Spirou, son rapport au temps est encore une fois plus particulier et dépend du contexte. Spirou, comme Tintin, a été pensé comme un héros moderne. Mais surtout, contrairement à Tintin, Spirou a été très rapidement repris, et même son auteur le plus (re)connu (Franquin, pour ceux qui ne l’avaient vraiment pas reconnu), fait partie de cette tradition de repreneurs. Fils spirituel d’une multitude de papas, Spirou évolue à chaque repreneur, aussi bien mentalement (le Spirou « super-héroïque » de Yoann et Vehlmann n’a ainsi que peu à voir avec le garçonnet espiègle de Rob-Vel) même si ses traits de caractères de base restent toujours présents. Mais il évolue aussi bien entendu temporellement, chaque repreneur faisant de Spirou le reflet de son époque, avec ses propres interrogations et ses enjeux. Cette évolution sera ainsi bien entendu vestimentaire : sa tenue de groom qui, hommage touchant de Rob-Vel à un garçon mousse qu’il a connu lors de sa jeunesse, deviendra rapidement une tenue plus embêtante qu’autre chose pour Franquin, qui n’aura droit qu’à des transgressions mineures comme ce short de groom que Spirou arbore lors des premières pages d’un sorcier à Champignac, jusqu’à Fournier qui n’en gardera que les couleurs et se débarrassera des fioritures ; avant un retour chez Yoann et Vehlmann qui en font une interrogation du rapport au costume dans l’image du héros. Mais outre sa tenue, Spirou a ainsi connu diverses modes : les cheveux longs et pattes d’eph dans les années 70 ; longues pattes dans les années 80 etc. Le changement d’auteurs devient ainsi un outil qui permet de moderniser continuellement le personnage, bien qu’il enclenche au passage quelques défauts de continuité dans l’œuvre (la disparition soudaine du Marsupilami qui ne sera adressée que tout récemment chez Yoann et Vehlmann ; le mic-mac temporelle autour de miss Flanner) ou des histoires sans conclusion (au final, qu’arrive-t-il au méchant des grandes puissances de Nic et Cauvin ?), et surtout quelques ajustements du caractère de nos héros et leurs interactions avec leur entourage. Néanmoins, si cette évolution est transparente pour le fan, elle reste bien obscure pour le profane, comme l’a montré la triste expérience du récent (et apparemment nanardesque) film Spirou. Car, pour l’inconscient collectif, Spirou c’est Franquin, et donc un héros du milieu du XXème siècle. Donc quand des gens qui ne connaissent rien à l’univers du groom cherchent à l’adapter au cinéma, ils font le contre-sens ultime de retirer au héros sa spécificité, c’est-à-dire sa modernité, et le ramener à cette imagerie – qui devient au passage franchement rance – des années 50 avec des costumes flashy notamment (alors que l’intrigue se passe à l’époque moderne je crois ? J’avoue ne pas avoir eu le courage de regarder ce chef-d’œuvre). Heureusement, le héros sera beaucoup moins malmené dans ses deux adaptations en dessin animé, qui (si elles n’atteignent pas l’excellence de l’animation de Tintin) sont tout à fait honorables, et à chaque fois sont des reflets pertinents de leur époque.

Au final, avec ces trois rapports différents au temps, ces trois séries (se) posent des questions par rapport aux notions d’évolution et de mort. Est-ce qu’une œuvre peut ainsi être éternelle ? Et doit-elle continuer indéfiniment ? A ces questions, Hergé et Tintin ont clairement répondu « non », constat d’autant plus douloureux lorsqu’on lit le à jamais inachevé Tintin et l’Alph-Art qui amène forcément le lecteur à une certaine mélancolie. Astérix semble plus se chercher, Goscinny (dans le dialogue dont j’ai déjà parlé concernant le domaine des dieux) semble accepter l’aspect éphémère de son œuvre, tout comme les pleurs du lapin dans Astérix chez les Belges, reflet des pleurs de la femme de Goscinny semble discrètement annoncer la fin d’une époque. Néanmoins, la récente reprise par Ferri et Conrad (globalement assez réussie je trouve) semble vouloir tenter le coup (Lucky Luke, Blake et Mortimer et consorts ont également choisi cette voie, avec des succès très mitigés). Mais pour pouvoir rester pertinents, les deux nouveaux auteurs vont également devoir faire évoluer la série, ou risquer d’être toujours considérés comme des « sous-Goscinny ». Spirou de son côté a clairement répondu un « oui » franc et massif à ces questions, en faisant – très rapidement dans son histoire – du changement un composante essentielle de son ADN : héritage, mort et évolution étaient les questionnements du très abrasif « aux sources du Z ». Si ça lui a plutôt très réussi jusque-là, le héros ayant connu deux « âges d’or » (je déteste cette expression), l’éclatement de la licence entre une série principale et une série parallèle, plus la mise en place d’un nouveau spin-off (le quatrième en comptant Gaston, le Petit Spirou et le Zorglub de Munuera), l’érosion des ventes et les récentes nouvelles d’une possible mise en sommeil de la série principale montrent un essoufflement de cette fuite en avant du héros. Une œuvre n’est peut-être pas faite pour ne jamais finir, mais si une série peut se renouveler et amener des choses nouvelles, c’est bien Spirou !

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